mardi 31 août 2010

Mes lectures de cet été (II): "Belle du Seigneur", d'Albert Cohen


Pour faire suite à l'insoutenable suspense que vous subissez depuis une semaine, voici donc la deuxième partie de ma passionnante rubrique des lectures estivales.

Tout ce talentueux teasing, donc, pour vous dire que j'ai adoré.... tindin... roulement de tambour...lire... la bio de Michel Drucker! et d'ailleurs rien que l'idée de savoir qu'il prépare une suite me met en transe.
Nan j'déconne. Michel Drucker est un des types qui me stressent le plus au monde, après Jean-Marc Morandini, Benjamin Castaldi, et, peut-être, deux ou trois sales types ayant marqué l'histoire du 20ème siècle, dont j'ai oublié le nom.

Non. En fait, j'ai lu un livre considéré comme un des chefs-d'œuvres de notre siècle, connu pour tomber des mains de beaucoup de lecteurs (surtout les hommes, apparemment), mais passionnant aussi les foules, parait-il plus féminines: J'ai nommé... Belle du Seigneur!

Il m'a bien fallu deux mois + une relative immobilité physique pour venir à bout des 1100 pages de l'édition Folio. Moui! Vous avez bien lu! 1100 pages!

Au plaisir intense que m'a procuré la lecture de ce livre, donc, s'est ajouté une espèce de petite fierté ridicule: celle d'avoir réussi à le lire jusqu'au bout! C'est mon petit Everest à moi, quoi. Ma p'tite médaille, mon fait d'armes de cet été. Que je ressortirai, pour meubler, dans les dîners. (si on veut encore de moi dans des dîners, avec mes cernes et mes tops souillés de lait régurgité, dans quelques semaines).

En fait, je suis littéralement tombée en amour pour la forme, et le fond.
La forme, parce qu'Albert Cohen utilise tout ce que la langue française peut offrir en terme de créativité: ponctuation, pastiches, imitation d'accents ou de défauts de langage, fautes d'orthographe ou de grammaire volontaires... l'auteur, pour faire parler chaque personnage, change de style à chaque fois, au gré des paragraphes. On se prend au jeu de la lecture, et on aime donc deviner quel narrateur prend la parole.

Le fond, puisque ce livre est l'Histoire d'Amour, tout simplement. La description ultime, absolue, parfaite, romanesque, dramatique, de la naissance de l'amour, jusqu'à sa mort inévitable.
On s'attache à nos deux personnages, le séduisant et romantique Solal, diplomate à la Société des Nations, juif de Céphalonie, et la belle Ariane d'Auble, épouse Deume, sage protestante suissesse, vivant avec lui cet amour adultère, dans les années 30.
L'excitation des débuts, l'évolution de la passion, puis son dénouement. Nous vivons tout avec eux.

On peut plus ou moins apprécier la vision de l'amour qu'exprime Albert Cohen. Il a une vision très personnelle, pas de l'amour, d'ailleurs, mais de la passion, tellement absolue, tellement forte, et aussi tellement pessimiste, que la narration de cette relation peut déranger, irriter parfois.
Mais que l'on soit d'accord ou non avec la tournure que, selon l'auteur, doivent prendre les évènements, on ne peut pas ne pas apprécier son talent.

Je ne savais pas trop à quoi m'attendre en ouvrant ce bouquin, et j'ai été très agréablement surprise par le ton, l'humour, la pertinence de ses critiques.
Derrière les deux personnages principaux, c'est une véritable critique de la petite bourgeoisie, de ses snobismes ridicules et des faux-semblants de ce petit monde qui est faite par Albert Cohen, pour le plus grand plaisir du lecteur.
J'ai vraiment ri à la lecture des descriptions de la petite vie de Madame Deume, belle-mère d'Ariane, et d'Adrien (mari d'Ariane), pathétique petit fonctionnaire de la SDN.
L'auteur, pour avoir travaillé à la Société des Nations, fait une critique en règle, hilarante et jouissive, du fonctionnement de cette administration, où les fonctionnaires brassent beaucoup de vent, taillent beaucoup de crayons et ne pensent qu'à leur évolution personnelle.
Cette critique sociale, assortie d'un humour très net, est très présente en début du roman, malheureusement moins à la fin.

L'auteur aborde aussi l'inévitable montée de l'anti-sémitisme de l'époque, qui compliquera la vie du beau et ténébreux Solal.

En fait, ce livre se lit comme on grimpe une montagne; mon allusion à l'Everest est assez concrète, finalement: Après des pages et des pages de plaisir mais aussi d'effort, on arrive au paroxysme de l'histoire d'amour: au sommet de la séduction de Solal, et de la beauté d'Ariane, pour finalement, après avoir connu cet absolu, être obligés de redescendre avec eux.
La déchéance de leur histoire, le vieillissement des sentiments et des corps, l'aigreur et l'imperfection des caractères, le pessimisme de l'auteur poussé à l'extrême, un peu dérangeant: la partie plus sombre de l'amour ne nous est pas épargnée.
C'est pourquoi la lecture de ce livre m'a parue passionnante: sa construction nous met dans le même état psychologique que ses héros. De l'émerveillement des débuts, le lecteur vit, avec eux, la frustration, les remises en question, les rancœurs et les crises propres à la vie de couple.
Rarement, j'ai voulu zapper quelques passages (Albert Cohen aime bien les longueurs, il faut l'avouer), mais je me suis astreinte à tout lire, et je ne le regrette pas.

Ce livre m'a bouleversée. Je plaçais Madame Bovary au top de mes lectures dans la catégorie "roman parfait". J'y ajoute donc, tout près, Belle du Seigneur. (et puis faut dire que j'ai encore tellement de livres à découvrir... ce classement est bien amateur et incomplet, car tout personnel).
Je l'ai terminé il y a une dizaine de jours, je vais sûrement y repenser très souvent. J'aurai plus de recul pour me faire, petit à petit, un avis plus précis.
Mais je ne peux que vous recommander de (trouver le temps de) le lire. Ou bien de commencer, tout doucement, à vous y intéresser, en lisant des critiques, des avis, çà et là.

Vous pouvez lire le résumé et l'analyse sur Wikipedia, que je trouve bien faits, en cliquant ici.

Alors? Z'en pensez quoi? Vous l'avez déjà lu? Quelle avait été votre réaction?
A bientôt les jeunes. C'est pas tout ça mais je vais pas vous faire que des posts sur les bouquins, non plus.

6 commentaires:

  1. Ce livre est mon top quinze, mais loin devant les autres. C'est LE livre à mon sens.
    Je trouve que tu en parles très bien, ça me donne presque envie de m'y replonger... mais 1100 pages ....

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  2. Ah Belle du Seigneur! Ca fait partie de ses bouquins que l'on regrette d'avoir déjà lu et qu'on aimerait avoir à découvrir. Une grande expérience!
    Ce qui m'avait le plus plu, c'était les portraits grinçants de la petitesse et de la mesquinerie, de la bourgeoisie et de ses travers. Ca m'a beaucoup fait penser à Balzac en fait.
    Tu me donnes envie de le relire mais là, je viens d'attaquer le Goût du Bonheur de Marie Laberge (3 tomes de plus de 800 pages, soit 2400 pages!): autre style, autre histoire. Il paraît que c'est vraiment très bien aussi. Je te raconterai.

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  3. Je comprends mieux ton enthousiasme et ton teasing de la mort :-)
    Pour moi aussi, ce livre avait été une révélation tant au niveau du style que de la façon de parler de la passion et de l'amour...
    En tout cas, tu en parles très bien !

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  4. Alors maintenant, il faut lire Les Valeureux et Le Livre de Ma Mère, du même.

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  5. Mince alors, je ne l'ai pas lu, contrairement aux autres commentatrices! Mais la façon dont tu en parles donne vraiment envie! Qui sait, quand j'aurai fini de lire des ouvrages critiques jargonnants et assommants pour ma thèse.... *soupir*

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  6. je suis en plein dedans (à moitié avec Dolto..) j'ai du mal...mais j'aime. Tu l'as bien décrit c'est un petit everest à lire. Après avoir lue ta critique je vais m'accrocher

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