lundi 10 janvier 2011

COUP DE COEUR: "La fabrique des filles: de Jules Ferry à la pilule"



Je viens de refermer "La Fabrique des filles: de Jules Ferry à la pilule" (Rebecca Rogers et Françoise Thébaud).

Un livre passionnant retraçant, à travers des documents d'époque, l'évolution de l'éducation des filles à partir de la fin du 19ème siècle.

Photos, images d'archives, journaux intimes, extraits de revues médicales, de journaux d'information ou documents officiels permettent, de façon très concrète, de réaliser le chemin parcouru.

Jusqu'à la fin du 19ème siècle, les filles étaient "éduquées" dans un autre monde: loin des garçons, évidemment, elles ne bénéficiaient pour ainsi dire d'aucune transmission de savoir.
Les filles d'origine populaires étaient, dès l'enfance, envoyées à l'usine pour travailler 18 heures par jour (comme les garçons, dans ce milieu-là).
Pas question d'éducation, donc. Ces filles-là n'avaient pas d'enfance, encore moins d'adolescence. Elles devenaient pour la plupart, mères, ce qui ajoutait à leur malédiction, situation servile les aliénant encore un peu plus. Un témoignage d'une personne âgée m'a touchée: elle y raconte qu'elle préfèrerait encore aller à la tombe que de se remémorer sa jeunesse. Elle affirme, tout simplement, n'avoir jamais été heureuse.
Les filles des classes moyennes et bourgeoises, elles, étaient envoyées au couvent dès leur plus jeune âge.

L'Etat a voulu, petit à petit, extirper les filles des mains de l'Eglise. Non pas par féminisme, mais par choix politique: Ces jeunes filles bourgeoises, en sortant du couvent, avaient le cerveau vide, uniquement nourri de lectures pieuses. Maintenues dans une innocence virginale le plus longtemps possible, dans la méconnaissance totale de leur corps, dans la honte et la découverte effrayante de leur puberté.
"Je n'avais jamais vu d'adultes qu'hermétiquement vêtus; moi-même, en dehors de mes bains -et Louise me frictionnait alors avec une vigueur qui m'interdisait toute complaisance- on m'avait appris à ne pas regarder mon corps, à changer de linge sans me découvrir. Dans mon univers, la chair n'avait pas droit à l'existence. Pourtant j'avais connu la douceur des bras maternels..." (Simone de Beauvoir, Mémoires d'une jeune fille rangée)

Les médecins constataient d'ailleurs les mines chétives des jeunes filles, leur dos vouté, leur air triste et renfermé. (il n'y a qu'à voir les photos de classe au couvent... on a juste l'impression que les filles ont envie de se pendre! On comprend mieux pourquoi le suicide est un péché...)
Souvent maltraitées et maintenues dans une dévotion aveugle à Dieu, une fois bonnes à marier, leur santé fragile (physique et morale) les rendait souvent bien peu "opérationnelles" face au sexe fort.

Il n'allait pas s'agir d'éduquer ses filles dans l'idée de leur apprendre à réfléchir (cela viendra beaucoup, beaucoup plus tard), mais dans le but d'en faire des épouses et des mères. L'Etat dira d'ailleurs que les filles n'ont pas pour vocation de devenir religieuses, mais d'enfanter.
Il va donc s'employer, petit à petit, à "éduquer" les filles dans ce but; en leur imposant des normes morales très strictes, l'école leur enseignera d'abord, dès le plus jeune âge, comment être au service de leurs pères, de leurs frères. Dès l'enfance donc, elles seront conditionnées à obéir à leur futur mari, à tenir leur maison et à connaître les arts ménagers.
(vous pouvez lire l'extrait du cahier de compositions françaises de mon arrière-grand-mère, qui était au couvent, que j'avais mis en ligne l'année dernière sur mon blog, et qui est... édifiant!)

L'activité sportive sera peu à peu autorisée, cependant elle ne devra être ni trop mouvementée ni compétitrice. (des médecins s'alarmaient d'ailleurs de ce que la bicyclette pouvait donner des "sensations voluptueuses" aux jeunes filles...tout comme les mouvements lancinants du pied pour activer la machine à coudre... -sic-)
De sommaires exercices d'assouplissement, convenant aux filles, devaient leur permettre de donner naissance à des français en meilleure santé, capables de combattre l'ennemi (influence des théories eugénistes et hygiénistes).
La femme sera, pendant tout le début du 20ème siècle, toute à sa sainte mission: donner des fils à la France.
Elle bénéficiera d'enseignements sur les arts ménagers, pourra petit à petit lire autre chose que des prières, mais sera maintenue encore longtemps dans des cadres ultra-normatifs. Tout pour coller aux objectifs natalistes de la France.

Puis, la 2ème guerre mondiale donnera plus d'indépendance, plus de pouvoir aux femmes. Jusqu'à la Libération, elles travailleront à la place des hommes. Mais ensuite elles seront renvoyées à leurs foyers, ou simplement admises dans des professions "convenables" pour les femmes.
Mai 68 aura été une révolte contre la rigidité des mœurs, initiée par les jeunes des deux sexes, mais qui aura des conséquences positives, finalement, surtout pour les hommes. Les femmes vont donc, ensuite, avec le MLF, commencer à se prendre réellement en main, avec les évènements fondateursqu'on connait.

~~

Ce livre est très facile à lire, puisque composé en grande partie de documents. Il retrace l'histoire de nos arrières-grands-mères, grands-mères, et mères.
C'est NOTRE histoire, aux femmes comme aux hommes, et je vais le ranger dans ma bibliothèque, à côté des romans de Zola, de l'intégrale de la Comtesse de Ségur, de "Mémoires d'une jeune fille rangée"... qui nous enseignent tant sur la condition de la femme au 20ème siècle.
J'aimerais le faire lire à mes enfants dans quelques années, et leur faire réaliser à quel point la libération des femmes est récente est fragile.

On a de la chance de vivre en France, aujourd'hui. L'éducation est égalitaire, les filles ont les même droits que les garçons. Mais, après la lecture d'un livre comme celui-ci, je ne peux m'empêcher de regarder notre situation avec un certain recul:
Les femmes, aujourd'hui, sont encore très cadrées par tout un tas de nouvelles normes: elles subissent des contraintes énormes en matière d'apparence physique. Une femme qui n'est pas mariée ou qui n'a pas d'enfants, à plus de trente ans, reste très mal perçue. La maternité est vénérée, idéalisée. Les injonctions à la liberté, à l'indépendance, pullulent (oui, "injonctions" et "liberté" sont antagonistes). La femme doit être une wonder-woman, tout simplement.
Et celles qui n'en font vraiment qu'à leur tête, osent faire les choix qui LEUR conviennent, définissent elle seules ce qu'est leur PROPRE liberté, et ne se conforment pas à ce que voudrait pour elles une société bien exigeante, ne sont pas si nombreuses, au fond. Et dérangent encore beaucoup.

En bref: Un livre à mettre entre les mains de toutes les jeunes filles, mais aussi de leurs frères.

PS: Je ne repasse JAMAIS les chemises de mon mec, c'est un fait -il est grand il se débrouille. Il sait même manger et prendre son bain tout seul!-. D'ailleurs, pour être précise, je ne repasse jamais tout court. Eh bien je reste très étonnée de voir à quel point, aujourd'hui, cela peut choquer pas mal de bonnes femmes autour de moi. Oui, en 2011.

Pour voir quelques photos et extraits: lire l'article du Point


photos extraites du livre:


















4 commentaires:

  1. Quelle lecture intéressante! Ca donne envie mais en même temps ça fait froid dans le dos. Tous ces droits que l'on tient pour acquis sont si récents qu'on se demande comment faisaient nos grands-mères, voire nos mères!

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  2. ce livre là m'intéresse. moi aussi je ne repasse jamais, d'ailleurs mon homme râle! chez ma mère, ses frères repassaient leurs vêtements sans que leur mère puis leurs femmes le fassent!
    merci pour ce conseil lecture :)

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  3. Du coup, j'ai envie de lire ce livre...

    Je partage tout à fait l'avis sur les pressions sociales qui ont remplacè les pressions morales (mais qui restent encore sur le mode du "soit belle et tais toi...")

    En ce qui me concerne, j'apprécie beaucoup le "tu en as de la chance, ton mari t'aide avec les enfants" ==> 1 scoop : ce sont les siens aussi...

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