mercredi 14 mars 2012

La vie imite l'art (Oscar Wilde)

Le regard oblique, Doisneau

Il y a une activité que j'ai toujours voulue faire avec mes enfants, même avant d'en avoir. Et maintenant, ils ont tous les deux l'âge adéquat; c'est aller au musée.
Bon alors je vous le dis tout de suite: je suis du genre "pas très musée". Disons que je déteste les sorties au musée pompeuses, officielles, prévues dans l'agenda, à base de "attention les enfants, dans 3 mois et 20 jours on va au musée, comme tous les ans, vous avez intérêt à bien vous tenir et à tout écouter dans vos audio-guides, hein, au retour dans la voiture, contrôle des connaissances!"


Je n'aime pas les grandes explications, en art. En littérature, comme en arts plastiques, je suis du genre "mauvaise élève". Et pourtant, je pratique ces deux activités, elles me passionnent.
J'ai toujours été très bonne en français à l'école, jusqu'au lycée où on s'est mis à essayer de nous bourrer le mou avec des analyses de texte imbitables, de champs lexicaux insoutenables et d'allitérations aussi angoissantes qu'incompréhensibles. Pourquoi ce carnage? Telle était ma question, en cours de français, pendant les trois ans de lycée.
Après avoir pris du plaisir à imaginer, rêver, inventer des textes (les fameuses "rédactions") au collège... le message est devenu, soudain: stop à la sensibilité, oui à la technique, à la surface! Là, j'ai laissé tomber, c'était incompréhensible pour moi qu'on décortique une œuvre jusqu'à l’écœurement. J'ai toujours pensé que le programme de Français, au lycée, avait spécialement été créé précisément pour nous dégouter définitivement de la matière. Chaque livre lu pour le Bac de Français m'est sorti par les yeux. Le pauvre Rousseau aussi, par conséquent. Mais c'est un autre sujet... j'aurais aussi pu m'adapter aux règles, je sais ;-)

Bref. J'aime l'art, je l'adore, même. Mais j'aime me laisser porter par lui, être libre de ressentir quelque chose, d'éprouver du plaisir, sans trop analyser ni intellectualiser (pourtant, Dieu sait que j'aime bien intellectualiser, dans la vie...)
Si je tombe sur un bouquin expliquant une expo du Louvre, ou la vie de Basquiat, bien sûr, je vais le dévorer. Mais j'aime bien être frappée par une œuvre, apprendre à la découvrir, parfois par hasard, me laisser émouvoir par les couleurs, l'atmosphère dégagée, pouvoir l'aimer, ou pas, de manière très instinctive. Je n'aime pas trop regarder l'art en adulte.

Et j'adore les musées. Jean-Chou, il y a longtemps avant Jésus-Christ, bossait dans le quartier du  Louvre des Antiquaires. Tous les midi, à sa pause déjeuner, il déambulait, un sandwich à la main, dans le musée du Louvre. Parfois, quand j'étais disponible, je venais le rejoindre. Son objectif était d'avoir vu toutes les œuvres; au bout de six mois, la mission était accomplie. J'avais trouvé son projet génial.
 Moi, j'aime surtout l'ambiance, l'atmosphère des musées. Je n'aime pas passer trop de temps devant un tableau, à m'exclamer devant le message de l'artiste (en montrant au passage comme j'ai bien lu religieusement les explications du livret de l'exposition, en les récitant par cœur, sans personnalité). J'aime bien m'installer sur un banc cinq minutes, regarder les gens, les vieux, les enfants. Observer l'ensemble, et m'oublier un peu. Les musées, comme les églises, ont un pouvoir calmant assez dingue.

A Madrid, par exemple, je me souviens avoir quelque peu soupiré, devant l'entrée du Musée du Prado, que Jean-Chou voulait absolument visiter. Je me serais plutôt vue assise tranquillou à une terrasse de café, si on m'avait demandé mon avis. Mais nous y sommes finalement restés cinq heures, sans voir le temps passer. Les peintures d'El Greco m'ont tout d'abord gênée, je me souviens avoir asséné un "Mon Dieu, mais c'est moche!", devant le premier Greco, encore un peu de mauvaise foi que j'étais. Puis je me suis laissée happer, salle par salle, pour tomber littéralement amoureuse de ce peintre. Et des Pinturas Negras de Goya, aussi.
Mais voilà, je suis comme ça: certainement un peu flemmarde, j'aime bien découvrir des œuvres par hasard, au gré des déambulations. En vivant à Paris, j'étais servie; la plupart des expos que j'ai visitées et appréciées se trouvaient d'abord sur mon chemin, par hasard, à un moment où j'avais une heure à tuer.

L'adoration des bergers, El Greco

Saturne dévorant un de ses fils, Goya

Je ressemble sûrement à mes enfants, de ce point de vue; Face à l'art, je suis plus instinctive, innocente, qu'intellectuelle et érudite. C'est un point sur lequel nous nous rapprochons très bien, eux et moi.


Forte de ce constat, j'ai donc entrepris, avec mes enfants, de leur faire visiter plein de musées. Pas de manière scolaire, rigide (et donc surtout chiante). En fait j'aimerais leur apprendre à ne pas avoir peur des musées, à y entrer librement, un peu comme dans un moulin, finalement.

J'aimerais qu'ils voient ces lieux comme des endroits accessibles, vivants, dans lesquels on puisse rester cinq minutes, ressortir pour courir un peu dans l'herbe, puis entrer à nouveau.
Les jours de pluie, mais aussi quand on a quelques heures à occuper (car la pluie est assez rare, chez nous, il faut l'avouer), j'aime les emmener au Musée d'Art Contemporain de Nice.
L'art contemporain a ceci de génial c'est que, s'il peut laisser un adulte dubitatif, il passionne les enfants. Un bleu Klein sur fond bleu Klein peut les tenir absorbés de longues minutes, comme une voiture compressée de l'étage Pop Art ou une grosse sculpture en bouteilles en plastique.


J'adore ce musée. Des artistes niçois y sont notamment exposés (Ben, Ernest Pignon-Ernest, Niki de Saint-Phalle, Klein...). Et parfois, quand le musée est désert, les gardiens sont sympa, et ne râlent pas (enfin, pas trop) quand les enfants courent entre les œuvres, touchent les sculptures, car c'est évidemment trop tentant! (qui n'a jamais eu envie de poser ses mains sur les statues?).
 Je m'amuse avec ma fille à imaginer la vie des personnages représentés dans les tableaux. Et quand, le soir, elle dit à son père "aujourd'hui on a vu des choses folles et belles", je me dis que cette immersion dans le Beau a été utile. Et que dans le genre "bain dans l'innocence de l'enfance", je suis servie.

Ernest Pignon-Ernest
Cette activité est entièrement gratuite, extrêmement accessible, et pourtant enrichissante, passionnante à faire avec les enfants. Le Beau est partout, il faut juste encourager les enfants à s'en apercevoir, et à s'en émouvoir. Moi qui déteste les sorties au parc (j'ai les nerfs fragiles depuis que j'ai deux enfants en bas-âge dont l'un des hobbies est de se cogner le front dans les pierres ou de s'ouvrir le menton sur le béton -vous savez, celui qui est juste sous la balançoire-), j'aime bien, plutôt, aller au musée avec eux, comme on va sur un terrain de jeux. On a beaucoup d'autres lieux à (re) visiter, le choix est large. Le musée Matisse et son jardin d'oliviers, devenu notre cour de récré hebdomadaire, le musée Chagall, à Nice. Le musée Picasso à Antibes, le musée Cocteau à Menton, le Grimaldi Forum à Monaco, et j'en passe... La fondation Maeght à Saint-Paul de Vence est aussi un endroit qui plait aux enfants, avec ses drôles de jardins, son architecture moderne, ses Giacometti qui se baladent, l'air de rien, entre les pins.

Et puis, si l'on pense, comme dans la citation d'Oscar Wilde, que "La vie imite l'art", on peut se prendre à rêver, à imaginer qu'il existe forcément une œuvre, dans le monde, qui décrit, raconte, ce qu'on est en train de vivre, et qu'on croit unique: une rupture, une sensation, un bonheur, un voyage, un échec? Cela a forcément été raconté/peint/sculpté quelque part, à une époque. Une œuvre, que vous ne connaissez sûrement pas, cachée au fin fond d'un musée, d'une maison, d'une bibliothèque, au bout du monde ou à deux pas de chez vous, a déjà raconté votre vie avant même que vous la viviez. C'est fou, non?

Et vous? Vous aimez les musées? Et vous aimez y aller avec vos enfants? Quelles sont leurs réactions?
Avez-vous des idées à nous donner, de musées qui plaisent aux enfants?






8 commentaires:

  1. Faut que je me fouette pour y aller, mais quand j'y suis, j'y reste!
    Certains de mes enfants grâce à l'école, commencent à avoir une culture artistique certaine, d'autres ont un regard d'artiste, d'autres un regard de technicien de la matière... donc finalement, quand je suis dans un musée avec eux, je les regarde et les écoute, et ça ajoute au bonheur.

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  2. Ma fille a 2 ans et l'autre n'est pas née, mais ton article fait rêver la rurale que je suis... parce que pour nous, le musée, c'est forcément "programmé" lors des vacances, si on est dans un coin où... Mais je pense que quand mes filles seront grandes, on pourra s'éloigner un peu au quotidien et découvrir des tas de choses!

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  3. Aaah! tu décris vraiment très bien ce que je pense de l'art et des musées! Et pourtant, je viens d'une famille où l'art c'est sacré! D'ailleurs Queen Mom peut passer 1h devant chaque tableau à t'expliquer brillamment la structure, le symbolisme, pourquoi ce tableau est une oeuvre exceptionnelle tellement sa culture est grande! J'ai hâte qu'on y emmène Mamerveille.
    Mais j'aime aussi une approche plus sensitive, moins intellectualisée de l'art, où tu réagis juste à une image, sans forcément chercher à comprendre l'intention de l'auteur.
    Mon bébé est encore trop petite pour aller dans un musée mais à 5 mois, elle adore tout observer, notamment les tableaux chez sa grand-mère. Je sens qu'elle va être ma motivation pour braver les files d'attente interminables de certaines grandes expos (car il faut bien le reconnaître, ça devient parfois ridicule d'attendre 3h pour pouvoir juste entrer dans un musée!).

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  4. J'habite près du musée Dali à Figuères et je l'adore.
    Depuis une quinzaine d'années, j'y vais régulièrement pour le plaisir, je n'ai jamais trop étudié les oeuvres parce que j'ai juste envie de les regarder et ça suffit à me procurer beaucoup d'émotion.
    Mon fils a bientôt 3 ans et je sens que d'ici quelques temps, je pourrais reprendre avec lui cette habitude d'aller y faire un tour presque tous les ans.
    Si tu passes en Espagne, en catalogne nord, je te le conseille vraiment, mais ça ne s'explique pas, ça se ressent...

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  5. @Titch : Faut pas emmener Tamerveille avant qq années à Pompidou : il y a des oeuvres en forme de balançoire avec un genre de phallus sur l'assise!! Sinon, quand je visite un musée ou une expo, je me demande toujours quelle oeuvre j'emporterais chez moi pour m'en délecter perso. Comme il y a des choses qui ne nous émeuvent pas du tout, il faut, en premier lieu, écouter son goût, son attirance première et jouir de ce qu'on aime. Telle est ma philo en la matière!
    Ma première expérience esthétique eut lieu à l'âge de 5 ans, au musée du Prado devant Jérôme Bosch et ses compositions pleines d'êtres improbables, monstrueux et fascinants. En art moderne, la dernière expo sur les Stein, mécènes de Matisse et Picasso notamment, a permis de rassembler leur collection éparpillée et fondatrice pour la compréhension de cette période. C'est là que les explications sont utiles et permettent de remettre dans leur contexte la genèse de ces oeuvres dont "le Beau" n'est déjà plus le but. Ce qui permet de mieux comprendre l'art de notre temps, reflet de nos sociétés. Et paf !!!

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  6. @Titch: finalement si, c'est le moment de l'emmener à Pompidou : non seulement elle ne posera pas de questions embarrassantes mais aussi elle se fera gravement plaisir avec les Kandinsky, Delaunay et autres modernes maniant la couleur avec brio! On y va ensemble, si tu veux (et c'est faux, je ne reste jamais longtemps devant un tableau, sauf pour dessiner des moustaches à la Joconde et lui adjoindre un sous-titre sous forme de majuscules L H O O Q. C'est bien sûr le cher Marcel Duchamp qui l'a fait, pas moi !!

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  7. @Elz Mar : ah le musée Dali à Figueres ! Je l'ai visité cet été et n'ai pas été déçue. Ce comique de Dali ne manquait pas d'air en prévoyant des troncs (comme à l'église ou à la fête foraine) où insérer 1€ pour que ses installations démentes se mettent en branle, car il avouait éprouver une jouissance particulière à voir les gens faire la queue devant ses oeuvres ! Ce musée est un bonheur pour petits et grands. Et ne pas manquer la visite des bijoux somptueux qu'il a créé, conservés dans une petite pièce à l'extérieur du musée.

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  8. J'ai bien aimé la lecture de ce billet :-)
    De mon côté les musées et moi ce n'est pas une grande histoire d'amour dans le sens où :
    - je n'ai pas été habituée à y aller
    - j'y vais très peu
    MAIS
    - j'aime bien y aller même si je n'y connais rien. Je regarde et commente au feeling, sans savoir de quel courant ou de quel année est l'oeuvre, sans renconnaître l'artiste ou dire que ça ressemble ou est inspiré de tel autre.
    - j'aimerais vraiment y emmener nos enfants, je me dis que c'est un chouette terrain de découverte.
    PS J'y suis allée avec des copains au musée Dali et j'ai passé un chouette moment ! ;-)

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