samedi 13 octobre 2012

"Sociologie de la Bourgeoisie" de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot


Lecteur, Lectrice, bonjour.

Excusez mon retard, c'est pas faute d'essayer d'écrire mais entre les 5 réveils par nuit de mon fils et... les 5 réveils par nuit de mon fils, je suis un peu longue à la détente, en ce moment.

J'ai quand-même réussi à trouver le temps de lire un super petit bouquin de sociologie (c'est important, ça, la socio! et tellement instructif!), des très médiatiques sociologues Pinçon-Charlot ("les sociologues des riches"): Sociologie de la Bourgeoisie.

Ce livre très synthétique, résumant le travail des Pinçon-Charlot sur ce thème, se lit d'une traite, et facilement. Les "riches" sont une population assez peu étudiée par les sociologues, les Pinçon-Charlot, médiatisés et parfois critiqués au sein de leur milieu intellectuel, ont ouvert la voie à ces nouvelles études.


Dans ce livre passionnant, on nous explique ce qu'est la haute-bourgeoisie, comment les membres de cette classe naissent et sont éduqués dans un respect sans faille à leur culture, aux désirs de leurs parents et ancêtres, dans un intérêt commun: l'entretien de l'héritage, et la transmission de celui-ci dans les meilleures conditions possibles, ainsi que la conquête/le maintien du pouvoir, par une forme de concurrence très forte face aux autres classes.
On ne parle pas ici des "petits" bourgeois, riches de première génération, dont la richesse résulte d'une réussite professionnelle, d'un entrepreunariat, et qui n'ont pas encore intégré l'intérêt d'être mondain, de recevoir, de développer son réseau (certes, chefs d'entreprises, professions libérales, se réunissent en réseaux, mais uniquement professionnels tels que Rotary, Lion's club)
On parle des grands bourgeois, qui font partie de cette classe non pas pour des raisons objectives, une réussite quelconque due à leur personne, mais par leur naissance, simplement.

Tout est fait pour développer cette richesse. La richesse matérielle étant bien sûr le pré-requis, mais non suffisante puisque, pour être entretenue, il faut qu'elle soit accompagnée d'une richesse sociale, culturelle et relationnelle extraordinaire (le "nouveau riche" qui vient de gagner au Loto n'aura pratiquement aucune chance d'intégrer ce milieu...)

La haute-bourgeoisie est la classe la plus homogène, la plus fidèle à ses valeurs et la plus solidaire qui soit.
Contrairement aux classes moyennes et ouvrières qui deviennent de plus en plus individualistes et dont les valeurs éclatent, ses membres votent massivement à droite (alors que les ouvriers ont une position politique virevoltante), ont un sentiment d'appartenance très fort au groupe, vivent dans la tradition religieuse.
Ils ont les mêmes intérêts financiers, entretiennent des réseaux puissants et une sociabilité forte, afin de pouvoir se coopter, s'entraider à travers le monde, au niveau professionnel et privé.
 Cette classe est fortement concentrée géographiquement, à dessein (vivant principalement dans les arrondissements les plus riches de la capitale -et Neuilly-). Les bottins et annuaires sont souvent internationaux, avec des membres de la famille disséminés à Paris, New-York, Buenos Aires par exemple... ce qui permet aux membres de la bourgeoisie, dès le plus jeune âge, d'évoluer avec aisance dans un internationalisme, une ouverture, un rapport à l'espace et au monde, bien différents de celui des autres classes.
C'est un système, au cynisme certes parfois affiché, d'une efficacité absolue.

Les familles élèvent leurs enfants dans l'entre-soi le plus poussé, grâce aux écoles privées, et aux rallyes notamment, qui permettent aux plus jeunes d'évoluer dans un milieu qui leur ressemble, et dans lequel ils seront censés, dans l'apparence du "plus grand des hasards", trouver leur futur époux(se) et donc faire un bon mariage.
Le baptême, le mariage, plusieurs grands moments de la vie sont ritualisés... mais la vie sociale d'un bourgeois continue jusqu'à son enterrement, très codifié lui aussi, rassemblant non seulement sa famille, mais aussi son réseau, permettant au défunt d'adresser un dernier signe de son importance à l'égard de ses descendants et relations.

 Les grands bourgeois fréquentent les mêmes écoles/pensions, puis les mêmes clubs, les mêmes cocktails, vernissages et soirées. Les mêmes lieux de vie, et de vacances, exceptionnels et de grandes superficies, créés pour eux et par eux.
l'enfant grand bourgeois doit être distingué, se distinguer. On lui apprend à bien se tenir, à se changer pour le dîner, à faire du sport et à être mince, à avoir une allure bien particulière. A être à l'aise en société, à avoir de la conversation. Dès petits, ils évoluent dans des hotels particuliers, des appartements-musées aux grands volumes, à la décoration riche et raffinée. Cet univers ultra privilégié influencera toute leur vie d'adulte.
 Par leur apparence, leurs vêtements élégants (mais sans ostentation), leur tenue et leur éducation, se crée d'emblée une barrière psychologique très forte à l'égard des classes plus basses, qui ressentent ce luxe, cette aisance, comme une véritable violence; Rien n'empêche objectivement quiconque de venir se balader dans le 16ème ou à Neuilly... mais force est de constater que les avenues de luxe et l'apparence des autochtones suffit à "impressionner" bon nombre de potentiels visiteurs. On n'entre pas si facilement dans une boutique Hermès des beaux quartiers, pourtant aucune barrière physique ne nous l'en empêche. Ce phénomène est formidablement bien expliqué par les sociologues.

Cette classe sociale a été assez peu étudiée par les sociologues. Les auteurs l'expliquent notamment par une forme d'auto-censure de leurs collègues; les sociologues et anthropologues viennent traditionnellement de la classe moyenne et, en ne se permettant pas d'intégrer la bourgeoisie, de vivre ses rites et observer ses codes dans le but de les étudier, ressentent finalement eux aussi cette violence symbolique dégagée par ce milieu.

La place des femmes, essentielle et très codifiée, de la religion, au travers de la charité et des bonnes œuvres, l'univers culturel fort dans lequel les enfants évoluent dès le plus jeune âge, la force de l'histoire familiale, par le biais de l' "anecdote" et portraits des anciens dans l'incontournable "maison de famille"... tout cela est décrypté dans ce livre.

Je suis maintenant en train de lire "Les Ghettos du Gotha", sorte d'approfondissement de cette sociologie de la bourgeoisie, se concentrant sur les lieux de vie de la bourgeoisie, et la forte influence qu'elle a, grâce à la puissance des réseaux et lobbys, pour protéger ses espaces exceptionnels (vignes, domaines, quartiers de luxe parisiens) de l'urbanisme grandissant (notamment pendant la construction du périphérique parisien, où de grandes pressions ont été menées pour protéger au mieux l'ouest parisien, le 17ème et Neuilly).
Les grands bourgeois sont capables de dépenser des fortunes pour continuer à vivre dans les quartiers les plus privilégiés, dans des écrins de verdure au sein même de la capitale, échapper aux lois imposant des quotas de logements sociaux (en préférant s'acquitter d'une amende), ou repousser des projets d'installation d'éoliennes, qui pourraient défigurer leur habitat, vers les communes plus pauvres qui toucheraient un loyer en hébergeant ces installations écologiques.

Qu'on connaisse un peu ce milieu, qu'on l'ait fréquenté à certains moments de sa vie, ou qu'on en soit profondément éloigné, les travaux des Pinçon-Charlot apportent un éclairage utile.
Pour comprendre, critiquer ou/et approuver certains aspects de ce système ultra-efficace en terme de solidarité entre membres, aux intérêts communs forts, de pragmatisme, de sens des affaires et d'entretien du patrimoine. Pour mieux comprendre aussi la vie économique et financière, le monde de l'entreprise d'aujourd'hui (les conseils d'administration, les postes de direction, étant précisément occupés par ces grands bourgeois principalement).

Je vous conseille la lecture de ce livre... et à mon tour maintenant, de me ruer sur le reste de la bibliographie des Pinçon-Charlot!

à lire: un article d'Alternatives Economiques sur "Sociologie de la Bourgeoisie".

 ça vous tente?

1 commentaire:

  1. Wahou, quel monde tu évoques, dont je n'avais jusque là pas soupçonné grand-chose. Je pensais naïvement que tout ceci était anecdotique ou n'existait plus.
    Je vais peut-être me faire offrir cet ouvrage pour Noël tiens :-)

    RépondreSupprimer