mercredi 19 mars 2014

En finir avec Eddy Bellegueule, d'Edouard Louis

http://livre.fnac.com/a6526580/Edouard-Louis-En-finir-avec-Eddy-Bellegueule

Je referme à l'instant "En finir avec Eddy Bellegueule", d'Edouard Louis.
Encore toute bouleversée par la lecture de cette auto-fiction, je ne vais pas me lancer dans une grande analyse, simplement réagir à chaud.

Le premier mot qui me vient, c'est Admiration. J'ai de l'admiration pour le courage d'Eddy Bellegueule (car c'est le nom original de l'auteur) de s’être extirpé du milieu social dans lequel il était enfermé, d'avoir grimpé l'échelle sociale, car il a compris, collégien, que ce serait le seul moyen de vivre heureux, en conformité avec ses gouts, ses passions, son homosexualité.



J'admire son courage pour s'être exprimé dans ce livre, la violente réalité de ce qu'il décrit dans ce récit le coupant automatiquement de sa famille, de son milieu, de son village... qu'on peut facilement imaginer humiliés par la plupart de ce qui y est relaté.
J'admire sa relative inconscience aussi... mais pour être un bon écrivain, il faut parfois être courageux et "faire des dégâts" autour de soi (comme expliqué dans cet article du Nouvel Obs, ce livre a ulcéré les habitants de son village déshérité de Picardie)

J'admire son honnêteté, dans sa description sans complaisance du milieu ouvrier, de la misère intellectuelle, culturelle, de l’extrême pauvreté, de la honte, de la reproduction des shémas naissance-échec scolaire-CAP-Usine-mariage-enfants-alcoolisme-racisme-télé-chomage qui sont le quotidien de la plupart des habitants de ce village rural, et de plein d'autres.
Cette description, peu fréquente car pas politiquement correcte, pourrait être vue comme du racisme social, si elle n'était pas menée par une personne en étant directement issue. C'est ce qui la différencie d’œuvres comme celles de Zola (Germinal) par exemple: le monde ouvrier n'est pas montré à travers une lecture bourgeoise, avec les codes et jugements de valeur de la classe dominante... mais par quelqu'un du serail, un fils d'ouvrier, pauvre et, sur le papier et pour coller aux théories sociologiques de classes, sans espoir. La violence de son texte est encore plus forte.

A la question posée à Edouard Louis, "n'avez-vous pas de scrupules à renier le monde d'où vous venez?", il répond "non, car c'est ce monde qui m'a renié avant". Et c'est cette réponse limpide qui ne m'a pas lâchée durant toute la lecture de ce livre.
L'apparence violence, quasi insultante, sans loyauté aucune, des propos de l'auteur sur le monde dont il est issu n'est qu'une réponse simple, saine, humaine, à la violence physique, morale, psychologique qu'il a subie, depuis petit, à cause de sa "différence".

Il justifie très bien ses propos dans la video ci-dessous, présente dans cet article.
 

En lisant ce livre, outre la référence "facile" de Germinal, je l'ai rapproché de deux autres oeuvres:

En premier lieu, on peut s'amuser à faire le lien avec le film "Les Garcons et Guillaume, à table", de Guillaume Gallienne: ou comment un garçon efféminé, maniéré, différent, va évoluer différemment selon qu'il vit dans un hotel particulier à Neuilly au sein de la grande bourgeoisie, ou dans une "baraque" du Nord, humide et perdue au fin fond des champs de colza.
D'un côté, l'enfant à l'orientation sexuelle différente évolue dans un monde cotonneux, extrémement cultivé, éduqué par des parents qui sortent à l'opéra, qui envoient leurs enfants dans les rallyes et partent en vacances à Marrakech l'hiver ou faire de la chasse dans le Grand Canyon l'été.
De l'autre, point de portrait des ancêtres au mur de la chambre, mais des posters de stars de variété masquant des traces sombres d'humidité, de la poussière, l'odeur de la sueur, de l'urine et du chien sale, une grosse télé récupérée à la décharge et allumée continuellement. Pas de sorties au théâtre mais des cuites le samedi soir à l’arrêt d'autocar, comme faisaient leurs pères et leurs grands-pères avant eux. Pas de bons mariages et de carrières facilitées par les réseaux, mais des CAP interrompus trop vite pour cause de grossesse. Pas de séjours à l'international mais, une ou deux fois dans la vie, le voyage à Amiens, à quelques kilomètres de là, la "grande" ville qui fait peur. Pas de silhouettes et de manières presque "féminines" des hommes des milieux intellectuels et bourgeois, mais des manières rustres, pour afficher sa "virilité" constamment.
Et dans les deux milieux, une forme de violence envers l'enfant.

J'ai aussi tout de suite pensé au superbe récit (dont j'avais fait une critique il y a quelques mois) d'un autiste sur la violence qu'il a subie, dès petit, et pendant toute sa scolarité; "L'empereur c'est moi", d'Hugo Horiot.
Dans ce livre comme dans celui d'Edouard Louis, j'ai lu le cri de désespoir de l'enfant différent, subissant une violence inouie, notamment dans le milieu scolaire, paraissant en plusieurs points soutenir, voire encourager cette violence inepte contre tous ceux qui ne correspondent pas à la norme. Dans les deux livres, un échappatoire pour l'enfant grâce à la pratique du théatre. Dans les deux livres, une claque, un ouf de soulagement, et une question: pour ce modèle finalement positif d'un enfant qui est parvenu à transcender ses difficultés, combien d'autres écrasés par leur destin social, déjà morts, enfermés dans leur village, aux ambitions tuées dans l'oeuf, à cause du système qui ne les a pas défendus, qui s'est contenté de fermer les yeux?




Lisez ce récit. Vraiment.









5 commentaires:

  1. Ca donne envie de le lire! Bravo d'avoir trouvé le temps de rédiger cette critique!
    Sinon sur une note plus "philo", c'est vrai que c'est couillu finalement d'écrire, surtout quand c'est autobiographique... On se met des gens à dos, certains peuvent mal prendre ce qu'ils croient reconnaître d'eux...
    C'est aussi pour ça que mon blog est anonyme, même si mes proches le lisent et savent que c'est moi. Mais du coup, il y a pas mal d'autocensure pour éviter de faire du mal aux gens que j'aime, même involontairement...

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  2. Je n'ai pas lu ce livre mais je viens de la Picardie. Les frères et sœurs de l'auteur sont dans le lycée où j'ai étudié. Ça fait plusieurs critiques que je lis, j'ai aussi lu un article publié dans la presse régionale où sa mère et ses frères et sœurs s'expriment. Je sais que dans ce coin il y a beaucoup de misère sociale mais j'ai aussi vraiment l'impression qu'il en rajoute. Cette histoire me laisse un goût amère, c'est trop facile de taper sur ses origines pour se faire reconnaître par les parisiens.

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  3. Oui, c'est couillu d'écrire avec son propre patronyme. Moi j'ai fait le choix de être quasiment anonyme, comme toi Titcheur. Les gens que je connais IRL savent que je suis l'auteur de ce blog, mais je n'engage pas mes proches et ma famille dans l'aventure! Je serais même encore plus libre si j'étais 100% anonyme...

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  4. @sarah M: l'écrivain est totalement libre de s'exprimer, et ses propos n'engagent que lui. D'ailleurs, malgré la violence de son travail d'écriture pour les habitants de son village, régulièrement on comprend qu'il leur trouve l'excuse de la sociologie: les comportements de ces gens ne sont pas, contrairement à ce qu'ils peuvent penser, le fruit de leur libre-arbitre, mais la conséquence de systèmes sociologiques qui les dépassent. Je trouve ça passionnant et fascinant. Ça rend le trait "légèrement" plus doux, c'est très fin de la part de l'auteur.

    Ensuite, je crois qu'Edouard. Louis à raison d'utiliser sa liberté pour renier le monde d'où il vient: c'est ce qui lui permet tout simplement de rester humain, de rester en vie. On ne l'a pas laissé vivre sa vie pendant les premières années, on ne peut lui reprocher de créer sa propre liberté aujourd'hui. Et je ne crois pas que son but soit celui "d'épater les bourgeois de la capitale"... Son but est de survivre au traumatisme.

    Ça me fait penser au dicton "si tu traites ta femme comme un chien, ne t'étonne pas qu'elle te morde"... Et à la phrase de Bill Gates:"n'embetez pas trop les premiers de la classe, car un jour ce seront vos chefs".
    Juste retour des choses!

    Enfin ce que je trouve courageux de la part de l'auteur, c'est de s'attaquer frontalement à la classe ouvrière, en sortant des discours habituels bien-pensants bourgeois, valorisant souvent avec condescendance la "solidarité" du monde ouvrier du Nord (imagerie classique à laquelle ont recours les chaînes de télé des qu'ils s'agit de montrer le syndicalisme), la "chaleur qu'ils ont dans leur cœur et qu'ils n'ont pas dehors"... Cette description honnête et sans concession à de quoi déranger, je te comprends, Sarah M.

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  5. Ton article m'a donné envie de lire ce roman dont j'avais entendu parlé par ailleurs. Si je te rejoins sur le courage de l'auteur de décrire son milieu d'origine sans condescendance, je m'interroge sur l'utilité de révéler le nom de sa famille...

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