mercredi 30 avril 2014

"Le gout de la vie commune", de Claude Habib

http://www.amazon.fr/go%C3%BBt-vie-commune-Claude-Habib/dp/2081332728

Il est très important, pour vivre en couple, de s'y préparer, d'y réfléchir régulièrement,d'en parler ensemble.
Le mariage religieux, en ce sens, a le mérite d'organiser franchement la vie conjugale, en préparant concrètement le futur couple aux problématiques qu'ils rencontreront. Il apporte aussi un soutien, et non des moindres; celui de la communauté, sur laquelle on sait qu'on pourra se reposer en cas de faiblesse.

Si on fait le choix de se marier civilement, ou simplement de vivre à deux sans se marier, il y a cette complexité supplémentaire de la liberté: il faut se préparer soi-même; en discutant à deux de nos valeurs, de nos attentes, du sens de la famille qu'on veut former, de l'éducation qu'on veut donner à ses enfants si on souhaite en avoir. La religion n'étant pas là pour encadrer notre façon de vivre et nous proposer des valeurs, il s'agit de les définir à deux, et de s'y retrouver mutuellement, ce qui n'est pas une mince affaire mais qui est véritablement passionnant!
Certains couples s'engagent ou font des enfants sans se connaitre vraiment, et, finalement, je suis persuadée qu' une préparation devrait être nécessaire à chacun... on prépare bien à l'accouchement, on pourrait tout à fait imaginer une préparation universelle à la vie de couple!



Avant de me marier, j'avais déjà des enfants avec Jean-Chou, on avait déjà eu l'occasion de se pencher sur notre engagement, d'en tester la valeur, ça aide à avoir une petite idée de ce à quoi pourrait ressembler la vie à deux... mais j'ai aussi lu plusieurs livres qui m'ont aidée à réfléchir. J'en ai fait des billets sur le blog.
"Je t'aime à la philo", d'Olivia Gazalé et "Mes alliances, histoires d'amour et de mariages" d'Elizabeth Gilbert.

Après avoir refermé "Le Gout de la Vie Commune", de Claude Habib, je crois que je pourrais l'ajouter sur la liste de livres à conseiller à des futurs mariés, à un couple qui se pose des questions, qui flanche, ou tout simplement à un couple pour qui ça va bien, et qui voudrait que ça dure un peu plus.
Ce livre n'est pas un recueil de conseils. L'auteur ne fait pas dans la presse féminine ni dans la psychologie comportementale de comptoir. Point d'astuces pour contenter son mari ou de recettes toutes faites pour gérer la belle-mère en vacances.
Claude Habib est professeur de lettres, spécialiste du 18ème siècle, Rousseauiste, et c'est donc un essai littéraire et philosophique qu'elle nous propose; ce qui en fait une lecture passionnante puisque support de réflexion, piochant dans des références générales tout en étant, aussi, un texte personnel.




J'ai adoré lire ce livre, car je l'ai trouvé frais, neuf, anti-politiquement correct.
A l'heure où le modèle que la société nous propose serait plutôt une espèce de couple "libre"(je rajoute des guillemets parce que, d'après mes observations -et je peux me tromper-, je ne crois pas à la supposée liberté des membres d'un couple qui se prétend libre: où bien l'un des deux (au hasard... l'homme!) l'est réellement mais au détriment de l'autre, où alors il n'y a plus tellement d'amour dans le couple -donc plus vraiment de couple- qui est avant tout un mariage d'intérêts... ), cynique et individualiste, consommant du sexe et de la viande fraiche, s'engageant simplement et se défaisant des chaines du mariage encore plus facilement, en laissant généralement les enfants sur le carreau, ça fait du bien de lire des propos quasiment rock'n' roll et révolutionnaires, encouragent la confiance, le respect, la patience, l'effort, les concessions, la recherche du bonheur personnel tout en essayant aussi de rendre heureux celui qu'on a embarqué dans l'aventure.

Alors non, je vous rassure, ce livre n'est pas non-plus un éloge réactionnaire de la vie à deux, le but ne doit pas être de faire durer un couple coute que coute. Il y a des couples qui ne doivent pas se prolonger, il y a des conjoints qu'on doit quitter. Il y a des divorces qui s'imposent et des enfants pour qui c'est une chance de ne plus voir leurs parents s'écharper. On évolue, on change, on poursuit chacun sa route en essayant d'être heureux.
 On peut aussi décider de vivre complètement en dehors des liens du mariage, libertiner, privilégier d'autres choses, et je suis persuadée que chaque choix de vie, tant qu'il ne cause pas trop de désolation autour de soi, est respectable, parce que, au fond, on finira tous entre 4 planches et on essaie tous de donner un sens à sa vie comme on peut.
Mais pour ceux qui, à un moment de leur vie, choisissent l'engagement, le mariage, et qui veulent se tenir à ces valeurs de fidélité, d'amour et de confiance, tout en étant lucides sur les réalités du quotidien et les erreurs que chacun peut commettre car nous ne sommes "que" des humains, ce livre est une petite merveille, une petite bulle de fraicheur et d'optimisme, mettant l'accent sur la beauté de la vie à deux dans toute sa banalité, dans toute sa simplicité.

Je crois, comme l'auteur, que s'engager pour son couple est un vrai sacerdoce, comme entrer en religion. C'est un travail, difficile parfois et sans jamais obtenir beaucoup de certitudes car le bonheur se mérite, se cherche, se provoque et s'entretient.
On peut surement consacrer sa vie à passer d'un partenaire à un autre, au grès des amours et des coups de cœur, mu par la passion et le désir, en mourant le sourire aux lèvres (quand on vit égoïstement, sans attaches ni enfants, ça doit être sympa, en effet). Mais, comme l'auteur, je ne suis pas sûre que ce soit la clé du bonheur pour tous, en tous cas pas un modèle qui corresponde à ma personnalité et à mes envies.

Le propos de Claude Habib n'est pas tellement discutable, puisqu'il est éminemment personnel. Il n'y a pas de jugement, simplement un point de vue. Il est simple et clair, tout en parlant d'un sujet extrêmement fragile et complexe, dépendant de causes extérieures, de l'histoire et du vécu de chacun, du hasard.

Je sais que certains passages n'ont pas plu au milieu féministe. J'ai trouvé ces passages délectables, justement parce qu'ils démontent (enfin!) le mensonge féministe qui voudrait que les femmes se libèrent des liens affectifs avec les hommes, soient totalement autonomes affectivement, ce qui revient à être seules.
Le livre n'est pas du tout anti-féministe selon moi, puisque l'auteur y précise évidemment que l'autonomie financière, elle, est souhaitable, et que l'égalité salariale est un combat qui doit être absolument gagné. Il insiste simplement sur la difficulté de ne pas partager, s'engager, faire confiance à quelqu'un, la vie à deux permettant d'avoir une épaule sur laquelle se reposer, et de rendre la vie moins dure. Claude Habib ne voit pas le mariage comme un instrument de domination de l'homme sur la femme, mais comme une association humaine rendant la vie plus riche et agréable. Je suis d'accord.

Enfin, son discours dénote du discours actuel très najatvallaudbelkacemesque, selon lequel hommes et femmes seraient identiques, interchangeables, aux ambitions égales et pour lesquels l'Etat devrait se mêler de régler le moindre aspect de leur vie privée (répartition à égalité mathématique des taches ménagères par exemple, instauration d'une comptabilité parfaite, difficilement compatible avec l'idée même de l'amour...)

Elle développe aussi, attention audace, sur le fait que les femmes n'auraient peut-être pas toutes exactement les mêmes ambitions et envies que les hommes. La maternité, la gestion de la vie de famille, ne seraient pas vécues de la même manière par les femmes et les hommes, sans que les féministes doivent forcément y voir une domination à chaque fois, ou le résultat de milliers d'années d'oppression des femmes, victimes, par les hommes, leurs bourreaux. C'est peut-être un peu plus nuancé que ça.
 L'auteur ajoute qu'elle est pour une égalité des chances parfaite entre hommes et femmes, mais pas pour une égalité de résultats. En d'autres termes, elle souhaite la liberté aux femmes, et pense que si une femme décide de s'occuper de ses enfants plutôt que d'être "libérée" de force par la société en travaillant comme une dingue dès la fin des 3 mois de son congé maternité, elle devrait pouvoir faire ce choix sans être accusée de creuser sa propre tombe et de salir la cause du féminisme (ouh la la mais c'est un peu foufou d'oser dire ça en 2014, Claude, vous allez vous faire taper sur les doigts par Najat ;-)

Le propos de Claude Habib est salutaire, car même si sur certains sujets il pourrait paraitre audacieux, il dénote simplement de la pensée unique et hypocrite de certaines féministes. Il ne me parait, jamais, anti-féministe, simplement plus intelligent que la moyenne des bien-pensants.
Comme elle, je suis attachée à cette idée de liberté, passant parfois avant la valeur d'égalité (encore plus si l'égalité est forcée...).
J'ajoute que je suis souvent assez interloquée, en regardant le parcours de certaines (plus ou moins) grandes féministes, sur leur capacité à se défaire de leur dépendance économique mais, paradoxalement, en restant parfois aliénées affectivement par leurs hommes (Simone de Beauvoir, supportant l'idée de couple "libre" imposé par Sartre, en ayant souffert toute sa vie, me parait être l'exemple évident... Mais aussi Catherine Millet, qui, malgré son choix de vivre une totale liberté sexuelle dans son couple, a souffert d'une jalousie maladive des dizaines d'années durant et en a parlé dans nombre d'interviews).
Ce qui est une liberté pour les unes, peut-être est vu comme une aliénation par les autres, et inversement... 
Le féminisme est admirable parce qu'il apporte concrètement de grands progrès pour l'égalité des femmes avec les hommes, et est un combat supérieur et honorable. Mais il n'apporte pas le bonheur... ça, la recherche du bonheur, c'est une intention très personnelle, très privée, que chacun va tenter de réussir à concrétiser comme il peut.
S'engager dans l'aventure du couple, prendre le risque de l'engagement, est un chemin.

J'ai noté que livre ne s'attarde pas beaucoup sur les sujets de la sexualité, de la parentalité.  Il ne concerne pas non-plus l'homosexualité (à mon sens, un couple homo pourrait tout à fait trouver de l'intérêt à cette lecture, en tant que couple, tout simplement)
Mais encore une fois ce livre est aussi un témoignage personnel, basé sur des anecdotes de la vie de l'auteur... il n'est donc pas question ici d'englober toutes les hypothèses de couple possibles.

Voici quelques extraits qui, j'espère, vous inciteront à lire ce livre, à le relire, et à l'offrir.
 J'ai eu du mal à en choisir, puisque j'ai dévoré chaque page, photographié énormément de passages du livre, et qu'à la fin de chaque chapitre je m'exclamais "mais c'est fou, je pense pareil! je ne suis donc pas seule au monde?" Mais comme je ne vais pas non-plus vous publier gratuitement l'intégralité du bouquin de Claude Habib, voici des morceaux choisis:

Enjoy:











voilà un propos pertinent sur les belles-mères!


un petit message pour Najat, peut-être?


pour aller plus loin:
 
Article de l'Express, "le couple ou l'art de la suite", à lire ici
Article du JDD "quand un couple va mal, on convoque Najat Vallaud-Belkacem" à lire ici
Emission "service public" sur France Inter "les secrets des couples qui durent", avec Claude Habib et Philippe Vilain à écouter ici

3 commentaires:

  1. Vous me donnez envie de le lire....
    Aude

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  2. Je partage ton enthousiasme sur sa vision et son analyse du couple : j'ai beaucoup aimé les chapitres sur les qualités de l'ennui et de l'intimité, qu'elle analyse avec finesse, et sa critique de l'idéal individualiste qu'on nous vend aujourd'hui.

    Mais j'ai été très déçue par ses pages sur le féminisme et la moralité. Pour Claudia Habib le discours féministe nous fait le panégyrique de l'autonomie affective et de l'idéal individualiste, selon lequel ce serait faire fausse route d'être amante, épouse ou mère. Il existerait une propagande féministe en faveur de l'autonomie et de la femme célibataire qui travaille et n'a pas d'enfant.
    Il est vrai que le féminisme a toujours défendu, et continue encore à le faire aujourd'hui, l'autonomie financière des femmes. Il existe, c'est vrai, un discours féministe maladroit et sectaire à ce sujet, et qui oublie que le féminisme doit permettre avant tout à chaque femme de choisir la vie qui lui convient, plutôt que d'énoncer ce choix à leur place. Il suffit d'écouter Nadjat Vallaud Belkacem pour s'en apercevoir…

    Mais je trouve que c'est un raccourci intellectuel de dire que le féminisme soutient également l'autonomie affective, et décourage les liens affectifs et familiaux. C'est tout simplement faux. Je ne le retrouve pas dans le discours féministe actuel. Je crois que cela fait bien longtemps que les féministes ne promettent plus le bonheur au célibattantes…..son analyse sur ce point me semble dépassée et je ne vois pas vraiment en quoi cela viendrait à l'appui de son propos sur le couple. Ce n'est pas parce qu'on serine aux femmes que c'est mieux d'être indépendante financièrement qu'on leur dit pour autant qu'il ne faut pas tisser leurs liens amoureux, affectifs, maternels.

    Quant à ses pages sur le couple et la moralité, je les trouve très maladroites et pas du tout à la hauteur de la première partie de son livre. Le discours général actuel ferait des hommes des inculpés et coupables permanents de la violence familiale, et celle-ci serait toujours expliquée par la domination abusive de l'homme sur la femme. Pourtant, selon Claudia Habib, le motif des cruautés conjugales serait mixte, puisqu'il s'agirait d'un désintérêt , d'une indifférence au foyer et à la famille, et d'un sentiment que la confiance et la promesse de bonheur n'existe plus. C'est certainement un point de départ intéressant et valable, mais comment passer sous silence les statistiques sur la violence domestique ? Elle ne nous peint qu'une partie du tableau. Il suffit d'aller faire un tour sur le site de l'OMS pour comprendre qu'elle s'est engagée sur une pente glissante…..Et pourquoi veut elle donc à tout prix montrer que le discours féministe diabolise la figure masculine ? Sur le sujet des violences domestiques j'aurai préféré qu'elle dise simplement que son propos n'est de revendiquer le couple à tout prix, et qu'il y a des relations dont il faut se protéger, comme elle le dit pourtant si bien au début de son livre. Quel dommage !Adeline

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  3. J'ai adoré son intervention sur France Inter. Cela me donne envie de commander le livre et de me plonger dedans pour me faire ma propre opinion. Merci

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