vendredi 15 août 2014

"Alors Voilà, les 1001 vies des urgences" de Baptiste Beaulieu

http://www.alorsvoila.com/category/le-livre


Alors voilà.

Pour moi, le monde médical, c'est d'abord mon papa.

Mon papa que je voyais, petite, partir soigner des enfants... le jour et le soir à son cabinet, la nuit quand la maternité l'appelait. Ces enfants qui me rendaient jalouse; je ne comprenais pas toujours pourquoi il passait tant de temps auprès d'eux, et pas assez avec moi.



Il nous amenait à l'école à 7h15, on était les premiers dans la cour de récré... on aimait bien ce moment en voiture, juste lui et nous. On se voyait pour le déjeuner, puis il repartait travailler jusque tard, très tard. Je n'ai pas beaucoup vu mon papa le soir.
Les patients appelaient à la maison, et parfois tard le soir. Ma maman, mais nous aussi, en pyjama, nous répondions, souvent, pour leur dire "vous pouvez encore le joindre à son cabinet".
Parfois, quand des enfants étaient malades à l'école, leurs parents leur disaient de se mettre à côté de moi, dans le rang. Etre à côté de la fille du docteur allait peut-être les aider à guérir un peu plus vite!

Et moi, à la maison, j'aimais bien avoir mal au ventre, mal au cœur, mal à la tête... surtout tard, le soir, pour pouvoir le voir à son retour. Mon papa venait s'occuper de moi, me donner une gélule de câlin, une boisson rose de princesse contre les angoisses, un petit pansement contre la peur de rater ma dictée. J'aimais bien le petit lapin qu'il nous dessinait au stylo sur le bras quand il nous faisait le rappel du BCG, un petit nez rouge apparaissait quelques instants après la piqûre.

Parfois il nous faisait rire en racontant des anecdotes, des mots rigolos de patients. D'autres fois je voyais à sa tête que sa journée avait été un peu plus difficile que la veille. Une mauvaise nouvelle à annoncer à des parents, un enfant qui ne grandirait jamais.
 Aujourd'hui encore j'aime appeler mon papa pour lui dire que j'ai mal aux oreilles, que les contractions commencent ou qu'un de mes enfants a un truc bizarre sur la peau. Je lui parle d'un doute que j'ai sur une toux à répétition, il me répond posologie, diagnostic ou congrès auquel il est allé la veille. Et dans ces phrases codées, on cache plein de mots d'amour discrets.

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Le monde médical, c'est aussi le gynécologue qui m'a accouchée pour mon deuxième et mon troisième enfant.
C'est celui, qui, alors que je tremblais de douleur, que j'avais envie de me taper la tête contre les murs en ayant l'impression de me faire écraser par un camion, est arrivé en urgence dans la salle d'accouchement avec un regard rassurant.
Alors que je me faisais rudoyer par des sages-femmes plutôt brutales, moyennement contentes d’être là et bien décidées à me le faire payer, c'est lui qui m'a affirmé, confiant, que j'allais y arriver. Il avait l'air tellement convaincu, que j'y ai cru. Je n'allais finalement pas abandonner.

C'est lui, dans cette salle froide et peu amicale, qui, en passant simplement sa main dans mes cheveux, m'a donné le courage de supporter encore une fois cette vague de contractions inhumaines, qui me rendaient bleue et glacée.
Quatre ans après, j'ai encore le souvenir de la sensation de sa main dans mes cheveux. Un simple geste d'humain, me montrant que, même s'il était fatigué, qu'il avait certainement ses soucis et son manque de sommeil à gérer, à ce moment-là, j'étais la plus importante et que je devais être valorisée.
J'y ai souvent repensé, à cette caresse presque paternelle, au lendemain de la naissance de mon deuxième. Tous les matins peu après sa naissance, quand j'avais l'impression de commencer un petit baby-blues, quand je n'avais pas forcément envie de me lever encore pour répondre à des pleurs qui n'en finissaient pas, que je me disais "et si je restais là encore un peu, bien au chaud sous la couette, la tête enfouie dans cet oreiller?", que l'image de son regard encourageant et souriant m'ont donné de l'energie. Un peu comme un transfert avec un psy... sauf que je n'avais plus besoin de lui, techniquement.
 C'est la première chose dont je lui ai parlé, quand je suis revenue le voir en consultation pour ma troisième grossesse: cette caresse dans mes cheveux. Ses yeux ont souri. Et rougi.

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Le monde médical, c'est aussi ce médecin qui me répondait "ah, c'est la vie d'une femme", quand j'expliquais avoir mal au ventre tous les mois.
C'est ce gynécologue interne remplaçant, un peu gêné en consultation de voir le trouble qu'il semait chez les patientes, toutes plus ou moins surprises que leur doctoresse habituelle se soit transformée au mois d'aout en dieu grec. Il a préféré, après cette expérience, se diriger vers le laboratoire plutôt que d'être en contact avec les patientes.
C'est ce médecin qui m'a fait opérer rapidement. C'est ce chirurgien qui me faisait rigoler au moment de l’anesthésie générale, et qui, une fois l'opération passée, m'a fait littéralement défaillir en m'expliquant sur un schéma ce qu'il avait fait sur mon corps. Un travail parfait, mais qui s'est avéré surprenant par sa difficulté.
C'est ce brancardier qui me racontait des blagues super trash pour tuer le temps devant le bloc, et qui me demandait tout le temps si je n'avais pas besoin d'une couverture supplémentaire.
Le monde médical, c'est ce sage-femme homme, il y a 9 mois, qui a compris et respecté, plus que tant d'autres femmes avant lui, ma douleur, et qui a fait la course dans les couloirs avec moi sur le fauteuil roulant, en slalomant et grillant la priorité à tous les autres pour qu'on entre dans l'ascenseur les premiers, et pour que je sois descendue en salle d'accouchement à temps.
C'est cette sage-femme, à ma première grossesse, qui m'avait dit, triste et méchante, que si je continuais à prendre autant de kilos aussi rapidement, je n'arriverais plus à me regarder dans la glace et que mon couple en pâtirait inévitablement.
C'est cette aide-soignante qui m'apportait mon plateau repas le soir et avec qui on papotait.
C'est cette autre sage-femme, toute guillerette, qui m'a dit il y a peu, à l'inverse de la mauvaise fée précédente: "après 3 enfants, ça fait plaisir de voir que vous êtes toute mince!"
C'est le pédiatre de mes enfants, qui n'est pas leur grand-père, mais qui est un de ses amis, car on ne veut pas tout mélanger et que c'est très dur de soigner sa famille.
Le monde médical, ce sont ces médecins que j'abreuve de questions sur leur métier, leur façon de faire, leurs principes, leurs valeurs, leurs doutes et leurs questions existentielles (mon côté curieux), et ces autres que je ne comprends pas bien, ceux qui ne me montrent pas qu'ils sont humains.
 C'est toujours ce même gynécologue, avec lequel je rigolais, en compagnie de Jean-chou et d'une sage-femme, en attendant la prochaine contraction pour mon dernier bébé, et qui, finalement, n'a plus ri du tout, quand il lui a fallu deux heures pour stopper mes saignements.

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Ce monde médical, je baigne dedans depuis petite, je l'aime, je le défends, j'y suis attachée, il est un petit peu à moi... même si je trouvais, enfant, qu'il prenait par moments un peu trop de place dans nos vies. Parfois j'en ai par dessus la tête, parfois j'aimerais secouer le soignant pour qu'il ne tombe pas dans l'aigreur ou les gestes automatiques froids et blasés.
Mais la plupart du temps, je l'admire, ce soignant, qui donne toute son énergie pour ses patients la journée, et qui doit redoubler d'énergie en rentrant à la maison avec sa famille pour ne pas trop laisser transparaitre ses doutes, ses angoisses, ses échecs et sa lassitude, son desespoir.
Parce que je l'ai beaucoup observé, mon papa...


"tous les matins, je fais le salut égyptien au soleil. J'avais six ans quand ma mère m'a montré comment procéder. Elle s'est agenouillée derrière moi, a levé mes bras et tenu mes paumes ouvertes vers l'astre du jour:
- La vie est un cadeau. On l'oublie très vite. Sens-tu la chaleur sur ton front? Sens-tu les rayons glisser entre tes doigts? Tu sens, tu es en vie. N'oublie pas."
("Alors Voilà").

Je viens de lire "Alors voilà, les 1001 vies des urgences", du jeune médecin Baptiste Beaulieu, inspiré du blog du même nom, journal de soignés et de soignants réconciliés", et je suis toute bouleversée par l'humanité qui ressort de ce livre.
Lisez-le!



6 commentaires:

  1. Je l'ai lu il y a quelques mois, une vraie perle...
    Mariposa

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  2. Oh, c'est très émouvant tout ça, on se met vraiment à ta place :-)
    Déjà que j'avais envie de le lire ...
    Ps : mais lire un aussi beau livre en le commandant via Amazon c'est pêché ou pas ? Mouhahahahaha ! (cf. post Facebook ^^)

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    1. Bien sur que c'est péché! Mais c'est ça qui est bon!

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    2. Ah oui ....Pourquoi pas chez un libraire près de chez soi ?

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    3. on peut acheter où on veut! chez un gentil libraire ou chez amazon, ce qui compte c'est que l'accès à la culture soit facilité pour le plus grand nombre! :-)

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