mardi 16 septembre 2014

"Qu'Allah bénisse la France", d'Abd Al Malik: lecture coup de coeur



J'ai vu il y a quelque temps la très belle affiche du film, qui va sortir en décembre prochain, inspiré du livre "Qu'Allah bénisse la France", d'Abd Al Malik.

 
J'avoue que, directement, j'ai eu des préjugés: je ne connaissais pas bien Abd Al Malik, mais pour ce que j'avais entendu de ses chansons, je le trouvais un peu trop médiatisé, un peu préchi-précha, limite donneur de leçons. Et comme je n'aimais pas trop le slam non-plus, ca ne m'a jamais donné envie d'en savoir plus sur lui.
Bref, je me demandais pourquoi on en faisait tout un foin.
L'affiche m'a fait penser au film "La Haine", film culte pour notre génération, et je me suis donc dit, fidèle à ma première impression, que ce serait peut-être un film du même genre.


MAIS comme je suis du genre curieuse, je suis allée lire des critiques du livre d'Abd Al Malik: elles étaient carrément dithyrambiques.
Ni une ni deux, je me suis donc rendue chez mon libraire de quartier préféré (ou presque) pour commander en un click son bouquin.


Je viens de le terminer, je l'ai lu en deux soirs.
Et je suis complètement sous le choc de cette belle découverte.

Ce livre m'a permis découvrir à quel point l'ancien gamin des cités (vivant avec ses deux frères et leur mère abandonnée par leur père), rappeur (au sein du groupe NAP) puis slameur, est quelqu'un d'intéressant, de très intelligent, plein de discernement, de sagesse et de passion. Un type qu'on a envie de connaitre, de voir vieillir, et d'écouter des heures au coin du feu sous un plaid avec une tasse de thé à la menthe.

Il avait tout pour avoir une vie difficile: des débuts misérables, dans une cité de Strasbourg, plus de père, une mère laissée à l'abandon dans le dénuement total. Des petits trafics, puis de la délinquance plus dure, entouré de garçons qui finiront pratiquement tous ravagés soit par l'alcool, la drogue, le sida, le suicide ou les accidents de la route (génération sur-sacrifiée).

Ce qui lui a toujours permis de se démarquer, c'était son excellent niveau scolaire: l'école le passionnait: il est entré dans un des meilleurs collèges privés catholiques grâce à son travail acharné et passionné (transmis par son père, un grand intellectuel et haut-fonctionnaire congolais qui, une fois en France, n'a eu de cesse de se faire déclasser... sans jamais renoncer à une chose: son fils ne devrait jamais se reposer sur ses lauriers, car le savoir et la culture étaient le seul moyen de se libérer).
Et en parallèle de ses études, il tentait de vivre de ses trafics, mais sans que jamais ceux-ci n'impactent négativement ses résultats à l'école: un très bon garde-fou pour l’empêcher de tomber dans les excès de violence et d'auto-destruction qu'il observait autour de lui et qui le dégoutaient de plus en plus.
A côté de ses études, il y avait aussi sa passion pour le rap, son groupe qui prenait de plus en plus d'importance, et qui le canalisait aussi de manière très positive.

 Abd Al malik, depuis petit, n'a eu de cesse de s'interroger sur le monde qui l'entourait; il cherchait un sens. Catholique à l'origine, et très reconnaissant envers cette religion qui l'a formé, il s'est finalement converti à l'islam. Il raconte comment il s'est dirigé, petit à petit, vers un islam rigoriste et dangereux: il explique d'ailleurs très bien dans le livre les méthodes employées par les "gourous", qui livraient à leurs ouailles une sorte de prêt-à-penser bébête,  fortement basé sur l'apparence (la tenue, très importante pour trouver son identité!), les règles, les comportements halal/haram (bon/pas bon), tout en communiquant toujours sur les valeurs négatives proposées par l'occident (dépravation de la société, culture impie, et tout le discours rebattu...) Il était donc très peu question de spiritualité, de foi, d'intériorité et de chemin personnel et réfléchi...

Abd Al Malik, petit à petit, s'est senti de plus en plus frustré par cette façon de vivre sa foi: choqué par le racisme intra-communautaire existant entre différents musulmans, choqué par les discours de haine envers l'occident ou les autres religions, choqué surtout par la bêtise de ces discours et des imams pas très sérieux, il a entrepris de couper les ponts avec cette doctrine pour se diriger, à la faveur de rencontres plus ou moins destinées, vers le soufisme; une branche de la religion prônant un islam lumineux, tolérant, ouvert sur les autres, notamment les femmes, et les autres religions.
Certains chapitres m'ont émue aux larmes; celui rendant hommage à la femme de sa vie, Naouale (aujourd'hui la chanteuse Wallen), jeune française d'origine marocaine, issue d'une famille très nombreuse et parfaitement éduquée, passionnée de musique classique et de violon, très croyante, est magnifique. Elle est maintenant la mère de ses trois enfants et tient un rôle très important dans son cheminement. Une très belle histoire d'amour.
Le chapitre où il se réunit avec juifs et chrétiens pour visiter Auschwitz, ou intervenir dans des concerts organisés par des associations juives, m'ont bouleversée de simplicité, de tolérance et d'intelligence. Le monde devrait être comme ça...

Enfin, le livre entier, m'a, à chaque page, étonnée par sa qualité; qualité littéraire, car Abd Al Malik a vraiment un beau style (je ne m'en serais pas forcément doutée, encore ces clichés sur un certain milieu musical considéré, à tort, comme pauvre culturellement), mais aussi qualité intellectuelle: c'est rare de lire des essais aussi fins, subtils, intelligents que celui-ci, sur la foi, la spiritualité, la religion, mais aussi l'analyse de la société, le monde des cités, le monde passionnant du rap et du show-business tapageur et m'as-tu-vu vers lequel il évolue malheureusement.
Pas une fois il n'enfonce de portes ouvertes, il n'y a pas de discours caricatural, pas de discussions de comptoir ou de polémique pour le principe.

J'ai appris mille choses grâce à ce livre, et j'ai pris du recul, en même temps que l'auteur en prenait sur son récit. J'ai aussi été séduite, et apaisée, par la sincérité et l'authenticité de sa foi, basée sur l'amour.
J'ai lu des commentaires de lecteurs disant que ce livre les avait réconciliés avec leur foi, quelle qu'elle soit. Et je veux bien le croire. La religion présentée et défendue avec autant d'intelligence et de sagesse me laisse rêveuse... et me convainc un peu plus que non, contrairement à ce que se plaisent à dire de pseudo-rebelles tendance "ni Dieu ni Maitre", ce ne sont pas les trois religions monothéistes qui sèment le malheur sur terre depuis des millénaires: elles apportent au contraire une philosophie de la vie, des relations aux autres, de l'amour, d'une très grande richesse. Ce qui cause notre perte, ce ne sont, encore une fois, pas les religions, mais l'usage qu'en font certains dingues mégalomanes et généralement ignares.

Ce livre commence comme un récit ambiance "la Haine", et se termine comme un conte philosophique. Une merveille que, vous l'avez compris, je vous recommande absolument.

(et du coup ça me donne envie d'aller voir le film!)


http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=221564.html

bonne lecture...


5 commentaires:

  1. N'étant absolument pas fan de slam ou autre mais étant ouverte d'esprit j'avais empruntée à la médiathèque de chez moi le DVD de son concert live à la cité Nationale de l'histoire de l'immigration, un 14 juillet et j'ai été bluffée !!! Par les paroles de ses chansons et l'émotion & la tolérance qui se dégageait de son concert !!! Même ma fille adore "soldat de plomb", surtout qu'elle a bien compris les paroles... Et Wallen a une voix très spéciale. Bref j'ai aimé ce que cet homme dégageait, et à lire la critique que tu fais de son essai, ça confirme ce que je pensais : qu'il a l'air d'un homme foncièrement bon.
    Je vais donc m'empresser de lire ce livre : merci pour ta jolie critique.

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  2. Ah ben du coup ça me donne envie de prendre le temps de lire ses textes et écouter ses chansons.
    Et de découvrir wallen aussi, tant qu'à faire! :-)

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  3. Merci Marine pour ce billet. Je n'aurais sans doute jamais pensé à lire ce livre mais grâce à toi, je vais le faire rapidement :-)

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  4. Oh voilà qui me donne envie.
    J'avais déjà eu cette surprise (moi qui ne pensais pas aimer le rap) d'être séduite par les textes et musique d'Abd al Malik.
    Je n'avais pas entendu parlé de ce livre et je vais me faire un plaisir de m'y plonger.

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  5. Merci pour la rediffusion de ton billet, que j'ai pris le temps de lire cette fois. Magnifique :-) J'ai très envie de lire ce livre et de découvrir l'auteur en tant qu'artiste aussi.
    Merci !

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