mardi 24 février 2015

"Bad Girl, Classes de littérature", de Nancy Huston




Il y a quelques mois, j'ai entendu l'excellente émission d'Augustin Trappenard, "Boomerang" sur France Inter, pendant laquelle il recevait Nancy Huston à l'occasion de la sortie de son nouveau livre, "Bad Girl".

Fascinée par la richesse de cette interview, j'ai noté dans un coin de ma tête le nom du livre pour le commander aussitôt.
Je dois avouer que je suis une novice; je n'avais jamais lu un seul livre de cette pourtant célèbre et grande écrivain féministe Américaine. Pourtant, j'ai certains de ses livres dans ma bibliothèque, dont "Lignes de faille", que je n'ai encore jamais ouverts (la faute sera rapidement réparée).





Je viens donc de découvrir cette grande artiste par le biais de son dernier livre.
 Je pense que c'est un moyen, bien que tardif, assez bienvenu pour approcher l’œuvre de l'auteur. Cette auto-fiction, écrite sous la forme d'un long monologue, à la deuxième personne du singulier, est en effet très instructive.

Dans ce livre, l'auteur, par un procédé que j'ai trouvé créatif et pertinent, et dans de courts chapitres (qui pourraient être des paragraphes), s'adresse au fœtus qu'elle était, pour lui raconter son histoire, ses origines, et son avenir.
L'écrivain née dans les années 50, forte de son expérience et de son recul, donne quelques bribes d'informations à ce futur bébé: elle lui présente le contexte familial complexe, sa naissance dans une famille vivant au fin fond du Canada, écartelée entre des parents très différents, un père diminué, une mère absente et accaparée ailleurs, des aïeux divers et variés, plus ou moins brisés par la vie.




 Elle lui explique comment ce petit être pas encore né, cet "accident" pas désiré, s'intéressera aux mots, à la musique et à la littérature, puis ira vivre en France, se passionnera pour Romain Gary, Louise Bourgeois ou Simone Weil, pour des artistes et intellectuels qui se sont cachés derrière une double identité, ou ont quitté leur pays d'origine. Pour survivre toute sa vie à l'idée, insupportable, que sa mère aurait préféré avorter.

 Cette "biographie intra-utérine" m'a bouleversée: en effet, derrière une forme et un ton clairs, concis, non dénués d'humour, d'ironie, voire de sarcasme, elle aborde les thèmes qui me sont, à moi aussi, très chers:
La maternité, le féminisme, l'apprentissage de la féminité. L'éternelle lutte des femmes créatrices pour concilier leur instinct et les contraintes de la maternité.
L'histoire familiale et le poids de la généalogie sont eux aussi questionnés, dans les choix que l'on fait, et que l'on a la naïveté, dans notre société individualiste, de croire personnels, alors qu'ils font partie du grand Tout de l'espèce. (On a tous cette mégalomanie de prétendre, en faisant à notre tour des enfants, que le monde commencera avec nous, que nous ne referons pas les erreurs de nos aïeux... échec assuré)



Mais elle parle aussi du thème de l'écriture, des traumatismes de l'enfance, de toutes ces souffrances et obsessions qui finissent par devenir des sources d'inspiration inépuisables, qui sont la raison même de l'élan créatif.
Le processus créatif y est en partie éclairé, non pas par des analyses théoriques, mais simplement mis en lumière par des anecdotes familiales, des déconvenues, des frustrations d'enfants ou des questionnements laissés sans réponse.

La forme du récit rend le message intemporel et universel: voir cette femme s'adresser au bébé, puis à l'enfant qu'elle a été a quelque chose de vertigineux: une phrase maladroite de sa mère, un moment de lassitude, une punition anodine, ou un geste de rejet, qui font toute l’ambiguïté (voire la banalité) d'une mère, sont vues par l'enfant comme de terribles injustices, une succession de petites fins du monde qui forgeront son caractère à jamais, et s'ajouteront à la liste des raisons qui pousseront cette petite fille à devenir écrivain.

Le message de Nancy Huston sur la féminité, le féminisme, et la critique des Gender Studies notamment (qui voient des "stéréotypes" partout, jusqu'à l'absurde) est très éclairant, car extrêmement lié à la maternité, et à son vécu de petite fille.


Je me suis totalement identifiée à la narratrice, à cette femme-bébé, à cette canadienne-parisienne, à ce fœtus-écrivain.
Je me suis identifiée, en tant que petite-fille plongée dans les livres, dans ses dessins et ses crayons, et entourée de personnages familiaux forts, charismatiques, impressionnants et pour toujours inspirants. En tant qu'adolescente subissant et revendiquant à la fois son héritage familial, parfois étouffée par son existence mais aussi très consciente de sa force.
En tant que femme découvrant les grands questionnements de la séduction et des codes de la féminité. En tant que mère fascinée par son propre pouvoir de donner la vie, et la responsabilité intellectuelle et morale immense qui en découle.
En tant que mère Moderne, tiraillée, comme toutes les autres mères occidentales, entre tous ses désirs paradoxaux.
Et enfin, en tant que personne qui a besoin d'écrire, qui a sans cesse plusieurs voix dans sa tête et qui, malgré les histoires qu'elle s'invente (ou grâce à elles) ne s'ennuie jamais, je n'ai pu que me sentir très proche de ce livre.

Je ne l'ai pas lu ces "classes de littérature" en tant que lectrice seulement, mais en tant que passionnée d'écriture. J'ai dévoré chacune de ses pages, ai été séduite par son style magnifique, simple, poétique, épuré, ai cru commencer à comprendre les débuts du processus d'écriture décrits par l'auteur, et ai rêvé secrètement de trouver, un jour, les ressources pour écrire moi-aussi, ne serait-ce qu'un millième de quelque chose ressemblant à ce magnifique texte.

Vous l'aurez compris, j'ai bu, mangé, écouté et ressenti ce texte, pas seulement lu... et je suis en admiration pour cet auteur, que je vais m'empresser de découvrir plus avant.

Femmes, mères, filles, pères, lisez-le...


"Les gens te demanderont souvent pourquoi la famille est ton thème romanesque de prédilection, et tu les regarderas, perplexe. Y en a -t-il d'autres?"








1 commentaire:

  1. J'adore Nancy Huston ! A lire aussi, dans le même genre et du même auteur "Reflets dans un oeil d'homme" dans lequel elle parle beaucoup des gender studies et des inepties qu'elles véhiculent, tout cela parce qu'une femme restera toujours une femme dans le regard d'un homme, même si elle a décidé qu'elle était "un homme". Extra venant d'une féministe rompue à toutes les expériences, notamment sexuelles.
    Un délicieux mélange d'autobiographie, de recherches sur le sujet, d'expériences diverses. De quoi se faire une idée assez précise sur le sujet.
    Tu me donnes envie de lire son nouvel ouvrage !

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