vendredi 3 avril 2015

Deuil périnatal: "L'instinct de vivre", de Laetitia Lycke


Je remercie Laetitia de m'avoir parlé de sa démarche: A 24 ans, à cinq mois et demi de grossesse, elle a perdu le premier enfant qu'elle attendait. Elle a eu trois enfants depuis, et, avec le recul et un peu plus de distance, a décidé d'écrire son témoignage. Pour expliquer aux autres ce qu'elle a vécu, pour soutenir celles qui sont passées par-là, pour donner des clés à l'entourage concerné par ce sujet, et pour tenir bon, tout simplement.

N'ayant pas été touchée personnellement par ce drame qu'est le deuil périnatal, je l'avoue, je ne me serais pas tournée de moi-même vers une telle lecture. Une sorte de réflexe de protection je pense, une réaction humaine "normale" il me semble... mais comme le dit Lætitia dans son livre, ce n'est pas parce qu'on parle de la mort qu'elle va nous tomber dessus dans l'heure suivante. Il n'y a aucun risque à aborder ce sujet, si tabou... à part celui de comprendre un peu mieux, et d'avoir plus d'empathie pour la personne qui subit le deuil périnatal. On a tout à gagner à en parler...





 Son livre m'a tout de suite accrochée, je l'ai dévoré en une soirée. Il m'a remuée, révoltée. Il m'a permis de mieux comprendre la spécificité de ce deuil: l'enfant n'est pas encore né, on ne peut pas réellement dire qu'on a "perdu un enfant"... et pourtant, pour la mère, c'est plus qu'un foetus qui est mort (et n'oublions pas que la fausse-couche "banale" du début de grossesse est elle aussi un traumatisme souvent nié), plus qu'un "futur" enfant... c'est son avenir qui s'écroule, sa grossesse qui s'interrompt comme dans un cauchemar, et son enfant qui meurt dans ses bras.

Comme l'explique Laetitia, le deuil périnatal est un tabou. Il n'y a pas vraiment de nom pour désigner ce "fait", les parents touchés ne figurent pas dans une catégorie précise, il y a une sorte d'illégitimité à comparer cela à la perte d'un "vrai" enfant... (je suis volontairement ironique); les réactions de l'entourage sont souvent terribles, d'ailleurs: "ah mais vous êtes jeune, vous pourrez en refaire d'autres", "vous n'avez qu'à vous dire que c'était juste une fausse-couche!"ou "s'il est mort, c'est qu'il n'était certainement pas en bonne santé... la nature est bien faite!".
Toutes ces petites phrases maladroites sont de véritables torpilles pour la jeune maman qui vient d'accoucher d'un enfant mort.

J'ai tout de suite apprécié l'écriture de l'auteur: on sent, dès les premières pages, le temps et l'énergie qu'il lui a fallu pour digérer, analyser toutes ses émotions avant de pouvoir les exprimer, de manière directe, franche, sincère, très authentique. Pas une phrase n'est en trop, l'écriture est concise et va droit au but: les émotions sont extrêmement bien restranscrites, ni faussement pudiques ni éteintes, provocant une identification forte du lecteur... sans tomber non-plus dans le pathos ni le prendre en otage par un trop-plein de sentimentalisme inutile et un concert de violons. Il y a du recul, de l'ironie, de l'humour... de la classe.
En lisant, je visualisais les scènes, j'ai trouvé que les sentiments et ressentis, très complexes puisque intimes et subjectifs, étaient comme vulgarisés, concrétisés, universalisés, de manière simple et efficace.

Et ce livre, contre toute attente, m'a aussi fait du bien:
 Il m'a fait du bien car, en tant que mère, en tant que parents, d'enfants qui vont bien (ou moins bien), on est tous confrontés, depuis leur naissance, à cette idée de la mort. C'est une idée que, personnellement, j'apprends à apprivoiser au quotidien, et que la maternité m'a rendue concrète.
Donner la vie c'est aussi donner la mort, et même si c'est bateau de le dire, c'est une notion que j'ai toujours en tête, chaque jour. Notre heure viendra, à tous, c'est à la fois une petite torture lancinante jour après jour, et une certitude factuelle et normale.

Laetitia dénonce le mensonge des médias sur la grossesse et la maternité, qui, a coup de photos people et de témoignages de stars, toutes "naturellement" enceintes de jumeaux à 47 ans, qui ne vieilliront jamais, et toutes plus épanouies les unes que les autres, font des dégâts terribles sur les mères et les futures mères. Les difficultés psychologogiques et physiques de l'enfantement sont réelles, mais, pas très photogéniques ni marketing, on les recouvre d'un voile bien pratique pour vendre du matériel de puériculture inutile ou des guides pour être une parfaite maman qui fait elle-même ses petits pots.




Elle dénonce aussi la tendance, assez malsaine, de notre société à nier la mort:
Les rites disparaissent, de plus en plus de gens, veulent se faire incinérer pour des raisons pratiques: "pour aller plus vite", parce que c'est "moins cher", "pour ne pas embêter leurs enfants avec ces histoires"... en niant tout bonnement, par ce pragmatisme un peu absurde, l'importance de leur propre mort et la souffrance qu'elle causera aux proches. On ne donne plus d'importance au rituel de l'enterrement, de la tombe qui sert de lieu de recueillement pour ceux qui restent. On bâcle la mort. On la zappe. Et on se doit de vite passer à autre chose, vite aller mieux, vite "faire son deuil".

La mort est devenu un scandale, quelque chose d'anormal, que même l'Etat s'est mis en tête de supprimer, avec l'euthanasie. Laetitia est bénévole en soins palliatifs et dénonce notamment le traitement médiatique très binaire et basique de l'euthanasie, solution soi-disant la meilleure (je suis d'ailleurs d'accord avec son point de vue):







A la fin de son livre, Laetitia aborde la question du sens de la vie, et de la recherche de sens, qui devient peut-être un peu plus vitale après avoir vécu un tel deuil. Il y est question de se recentrer sur ses valeurs familiales, de consacrer beaucoup de temps à ses proches, de vivre simplement, de se tourner vers la spiritualité. le monde du travail, de l'ambition, de la réussite et du pouvoir lui paraissent vain et futiles.
Ses réflexions et sa conception de la vie sont bien évidemment très personnelles, mais ont résonné en même temps en moi, comme si nous étions proches, elle et moi.
Le ton, l'écriture, créent une sorte d'intimité avec le lecteur, comme une discussion avec une amie très proche.

Lætitia a eu d'autres enfants à la suite de cette perte, à laquelle son couple n'a pas survécu. Elle a eu un autre enfant avec son nouveau compagnon. Elle hésite encore... a-t-elle trois ou quatre enfants? Que dire? Pour faire plus simple, elle répond "trois".

Son ambivalence de mère de famille nombreuse, sur le papier comblée d'avoir trois beaux enfants, mais en même temps, souffrant toujours de l'absence de son premier enfant, m'a marquée et me poursuit encore après avoir refermé ce livre. Comme si elle avait plus conscience que d'autres de se situer entre la vie et la mort, en les regardant toutes deux bien en face. A la fois guidée par cet instinct de vivre, ce gout de la vie (on comprend pourquoi elle a eu envie de faire plusieurs enfants), cette énergie humaine fascinante qui nous pousse vers l'avant... et parfois attirée par l'idée d'aller rejoindre son tout petit.


Lisez ce livre...



le blog de laetitia (où vous pouvez commander le livre): http://linstinctdevivre.com/
la page Facebook: c'est ici.

5 commentaires:

  1. Bonjour, merci pour cette lecture.
    Quand tu parles d'"émotions extrêmement bien retranscrites, ni faussement pudiques ni éteintes", je pense aussi à une de mes récentes lectures, la bande-dessinée de Fabien Toulmé
    http://www.editions-delcourt.fr/catalogue/bd/ce_n_est_pas_toi_que_j_attendais
    qui évoque un tout autre sujet, mais on reste dans le domaine de la "vie réelle" des parents.
    Peut-être l'apprécieras-tu également.
    Cécile

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    1. Merci Cecile, j'adore les BD! J'ai entendu parler de celle ci, j'étais tentee sur le moment mais je n'y ai plus pensé... ça va me motiver à la lire!

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  2. Merci Marine pour ce billet qui donne envie de lire ce livre. Je me sens très concernée par ce sujet (ayant perdu 4 fois des bébés vers 3 mois de grossesse). Cela m'a beaucoup marquée et cela reste tabou. Personne ne m'en a jamais reparlé. Je serai donc heureuse de pouvoir lire ce livre que je vais m'empresser d'acheter.
    Bon week-end de Pâques à votre jolie famille
    Aude

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  3. Ton post est superbement écrit. Il est un très bel hommage à ce livre qui donne envie d'être lu.

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  4. Merci de parler de ce sujet tabou. J'ai vécu ça mais je ne me sens pas prête à lire ce livre (j'en ai lu beaucoup près, enfin beaucoup, le peu qui existe, mais c'est aujourd'hui encore très/trop douloureux pour m'y replonger).

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