mardi 13 octobre 2015

"D'autres vies que la mienne", "Richie" et "Greffier": quelques lectures...




Voici un petit billet pour vous parler de certaines lectures qui m'ont marquée, ces derniers jours. En bien... ou en moins bien.






 "D'autres vies que la mienne" d'Emmanuel Carrère (éditions Folio)





J'annonce tout de suite: je suis passée à côté de ce "chef-d’œuvre". Les mystères du box-office me dépassent parfois... je me souvenais n'avoir entendu que des éloges de ce roman, parlant de différents drames de la vie (accrochez-vous, on y aborde tsunami, deuil, perte d'un enfant/d'une épouse, cancer, handicap, sexualité peu engageante, dépression, surendettement, pauvreté, agonie, fin de vie, angoisses en tous genres...) j'ai eu -malgré le thème!- envie de le lire enfin (mon côté mouton-maso, certainement).

Même si je trouve certains passages très justes (des tranches de vie finement observées, des différences de classe bien analysées, et des portraits de personnalités dont la nuance est retranscrite avec pertinence), je ne suis pas tellement sûre d'aimer ce livre, qui m'agace sur bien des points.
Son pathos (on est plus proche du glauque que du noir!) son côté décousu, dispersé, son style froid, sa distance journalistique et l'égocentrisme de son auteur me bloquent vraiment. Je n'ai pas bien identifié, en refermant le livre, pourquoi il avait été écrit... et pourquoi sous cette forme.


Si c'est un témoignage qu'Emmanuel Carrère a voulu laisser pour les filles de la défunte (la sœur de sa femme, qu'il connaissait à peine, mais dont il a décidé d"honorer" la mémoire), cela me gêne sur deux points: d'abord, je ne suis pas certaine que ces petits cas de vie dramatiques et particuliers, assortis des considérations personnelles de l'auteur (sur ses doutes, sa petite vie qu'il définit lui-même de "bobo", sa peur de l'engagement, ses frustrations, sa gêne face à la mort, face à la douleur des autres...) intéressent les lecteurs... ensuite, en me mettant à la place des filles auxquelles ce livre est -un peu- destiné, je ne comprendrais pas ces pages et ces pages de détails sur la vie sexuelle du juge qui travaillait avec leur mère (quel intérêt?), la personnalité de leur père décrit comme quelqu'un de ni très folichon, ni très brillant, ni très charismatique, les détails peut-être un peu trop précis sur le droit de la consommation, spécialité de leur mère, qui doit certainement avoir ses charmes mais peu aussi être un peu ennuyeux pour des personnes extérieures... mais finalement, occultant ce qui les intéressera vraiment, ces petites filles: leur maman. 

Je serais aussi un peu gênée de constater que pour l'auteur, finalement, la mort de leur mère a été principalement l'occasion, pour lui, de se faire un peu peur, un petit frisson nécessaire pour apprécier la vie, et de se rassurer  en exprimant dans ce livre, dans un ouf de soulagement "quelle chance, je suis bien vivant, moi!".
La littérature, l'art en général, se nourrissent de la vie des autres. Elle est la matière première pour tout créateur et je ne le critique surtout pas. Mais je déplore que l'aspect "vampire" ait pris le pas sur l'empathie. J'ai vraiment été décontenancée par la démarche.

La bonne vieille Lady Violet (Downton Abbey) le dit d'ailleurs très bien (pardon pour la digression mais c'est ce que ce livre m'a inspiré):

 

Sans compter cette histoire de tsunami au début du livre, dont je ne comprends pas tellement l'intérêt, hormis celle d'ajouter un peu d'horreur à l'ambiance dramatique globale du livre.
Quant au message, s'il est de dire "on va tous clamser et ça va pas être marrant", oui, j'étais déjà au courant.

Plus d'agacement que d'émotion, au bout du compte... J'ai ressenti un vrai soulagement en arrivant à la fin du livre, l'impression de sortir la tête de l'eau pour respirer à nouveau. j'avoue ne pas comprendre les critiques dithyrambiques au sujet de ce livre.
Pour le coup, je ne vais pas me ranger à l'avis du plus grand nombre!

(jetez-moi des tomates, si vous voulez). 



 "Richie", de Raphaëlle Bacqué, éditions Grasset




Prêté par une amie il y a trois jours, je l'ai dévoré ce week-end. Ce récit de la vie de Richard Descoings, charismatique directeur de Sciences-Po, est passionnant, croustillant, excitant.
Comment ne pas reconnaître les évolutions énormes réalisées dans l'établissement huppé et traditionnel par Richie? 
Comment ne pas trouver que cet énarque, en sombre costume-cravate le jour, dans tous les bars et boites gay de la capitale la nuit, ouvert à tous les excès, a quelque chose d'un personnage de roman? ("hétérosexuel pour ceux qui n'ont pas besoin de savoir, homosexuel pour ceux qui savent")

Le récit de sa vie s'imposait, tant cet homme était flamboyant, à la fois brillant et auto-destructeur, intellectuel et fêtard, charismatique et complexe, leader et séduisant... autant auprès de ses jeunes étudiants que de son réseau politique.

On plonge un peu plus dans la bourgeoisie parisienne, entre diplomatie, carrières politiques, stratégies au sortir des Grandes Ecoles... on s'intéresse avec admiration à l'ouverture de Sciences-Po aux élèves brillants mais pas nés "dans le bon milieu", c'est à dire venant des ZEP.
 On apprend mille choses sur ce petit milieu du pouvoir... et on découvre aussi une grande histoire d'amour, avec l'homme de sa vie, dont le nom est connu de tous (et qui inspire tendresse et respect, tant on imagine les moments difficiles qu'il a du supporter)... et l'étonnant trio qu'ils formaient avec cette épouse officielle arrivée sur le tard au milieu de leur relation (le faire-part de décès de Richard sera d'ailleurs signé d'eux-deux).

J'ai trouvé le parcours de cet homme impressionnant, et sa personnalité à la fois attachante, par ses fragilités et son histoire, et insupportable (ses jeux de séductions un peu borderline, ses excès, ses démons).

Mais je ne peux pas ne pas avoir conscience d'être un peu ambivalente: il y a quelque chose de voyeur dans cette lecture, et ce n'est jamais bien glorieux d'être fan du journalisme "ras-des-pâquerettes" qui consiste à dévoiler les secrets d'alcôve comme s'il s'agissait d'informations essentielles pour les français (car, concrètement, c'est ainsi qu'on pourrait définir ce livre).
Oui mais voilà; je l'ai lu, et je l'ai aimé tout de même car je suis comme tout le monde, je me suis laissée embarquer comme par un roman. Une personnalité comme celle de Richard Descoings ne pouvait pas rester dans l'ombre, je comprends la fascination qu'il a exercée autour de lui, et l'envie de Raphaëlle Bacqué et de son -bel- éditeur d'en faire un livre, réussi et captivant. 
En le refermant, j'avais la tête qui tournait, tant cette homme a eu mille vies en une. A lire!



"Greffier, les carnet de Joann Sfar" (éditions Delcourt):







Un cousin qui connaît ma soif de BD m'a prêté ce livre et c'est un gros, gros coup de cœur.
"Greffier" se compose de deux parties: la première est la retranscription des débats pendant le procès de Charlie Hebdo, après avoir diffusé les caricatures de Mahomet (œuvre d'un dessinateur suédois), en 2007. La deuxième est la compilation de toutes les chroniques de Joan Sfar quand il dessinait pour Charlie-Hebdo.

Le procès est formidablement intéressant. On y voit défiler les témoins, de grands intellectuels, des politiques, des avocats, des religieux, des journalistes, des dessinateurs... l'auteur croque rapidement les visages et expressions, il note les bonnes phrases (le pauvre, tout retranscrire sur papier en direct est un exercice bien compliqué). Les deux parties sont présentées... et les arguments ne manquent pas.

Ce récit est foisonnant d'informations, d'intelligence, d'énergie. Une bataille pour la liberté d'expression, qu'on a absolument besoin de montrer, partager, faire connaître. Même si, on le sait tous, la frilosité de nos dirigeants et élites (dénoncée dans ce livre, d'ailleurs), l'autocensure et la peur n'ont pas reculé depuis ce procès... les attentats de Charlie Hebdo, puis la manifestation "je suis Charlie" qui a suivi n'étant malheureusement, pas tellement suivis d'effets...
Ce livre a quelque chose d'émouvant et de vertigineux puisque passent à la barre les dessinateurs de Charlie, qui sont aujourd'hui morts. Toutes ces créativités, audaces, intelligences et sensibilités, qu'on n'a pas pu protéger. Réduites à la poussière. Ça fait froid dans le dos, en fait. Et cela donne encore plus de sens (ou de non-sens) à la lecture de ces chroniques.

La deuxième partie est... hilarante. Je découvre au passage Joann Sfar, juif, niçois, fils d'avocat (je n'ai encore rien lu de lui, je sais, je manque encore beaucoup de culture), et je trouve ce dessinateur drôle, mais aussi incroyablement intelligent, subtil, philosophe et profond. Ses chroniques d'actu sont truffées de références littéraires, cinématographiques. Avec cet humour juif saupoudré ça et là et qui est jouissif.
Encore un argument pour me faire aimer de plus en plus la BD... et quoi me faire tomber d'accord avec son assertion, quand il parle du travail du dessinateur américain Eisner, qu'il admire: "On nous annonce qu'un jour la littérature se hissera au niveau des bandes-dessinées. Peut-être. Peut-être qu'un jour on aura un écrivain de l'ampleur d'Eisner. Mais en attendant, on ne peut absolument pas se payer le luxe de vivre sans lui".


(mes autres lectures "BD et romans graphiques" sont à retrouver ici)

Mes critiques de bouquins sont toutes répertoriées ici



2 commentaires:

  1. Je te rejoins sur "D'autres vies que la mienne". On n'est pas au théâtre, mais tout de même, une unité d'action nous aide à suivre le fil d'un roman et à saisir où l'auteur a voulu nous mener. Ce début autour du tsunami, franchement… Et comme toi, j'ai trouvé que le style se voulait très détaché et ultra-froid. En revanche le titre est très beau!

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    1. Oui j'aime beaucoup le titre. Mais je crois que c'est la seule chose que j'aime dans ce livre!

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