samedi 10 décembre 2016

"Anna Karénine" de Tolstoï




"Toutes les familles heureuses se ressemblent. Mais les familles malheureuses le sont chacune à leur façon." 
(incipit)

Cela va faire presque faire un an que j'ai refermé ce livre et que je n'ai pas pris le temps de vous en parler ici. J'y pense très souvent... en fait, comme certains autres grands livres, il m'accompagne (et m'a poursuivie longtemps, pendant les semaines suivant sa lecture).

J'avais envie de lire un roman russe depuis un bon moment... tant je suis consciente de mon manque de culture en la matière, et de la perte de chance que cela représente. En terme d'opportunité de plaisir de lecture, de qualité littéraire, d'informations sur une culture disparue, celle de la Russie d'avant la Révolution, un monde d'une richesse culturelle, intellectuelle, d'un raffinement hors du commun. L'aristocratie dans toute sa splendeur... son système élitiste fascinant, et voué à disparaitre, remis en cause radicalement au début du XXème siècle pour son inégalitarisme injustifiable.
(Je ne vais pas faire de la politique de comptoir en vous disant "la Révolution bolchévique c'était chouette mais pas top non-plus quand-même hein", ni faire de jugement sur le fond, car on comprend bien que le peuple ait eu besoin de reprendre ses droits, mais force est de constater que c'est tout un univers culturel exceptionnel qui a été détruit, et quand on voit par quoi il a été remplacé aujourd'hui dans ce pays, il y a de quoi s'interroger. Mais bon. Fin de la brève de comptoir)





Avec Jean-Chou on s'est donc motivés, l'année dernière, pour lire chacun son roman russe. Notre petit défi de l'hiver... On a choisi Tolstoï. Pendant qu'il était plongé dans les deux tomes de "la Guerre et la Paix", j'ai donc été absorbée quelques semaines (bon, deux mois) par "Anna Karenine".

Ces lectures entremêlées nous ont complètement passionnés. Et laissez-moi vous parler un peu plus d'Anna... et vous expliquer en quoi ce livre est absolument génial:
Concernant la vie de couple, la vie sociale, c'est LE roman parfait (je pensais que c'était "Madame Bovary" de Flaubert mais je rectifie -enfin, match nul car Madame Bovary est un chef-d'oeuvre avéré, critique sociale, impertinence et humour compris). 
Il aborde absolument TOUS les aspects du couple, par le biais de différents personnages aux choix de vie très variés. Tout en passant du Grand Monde (la haute société russe, c'est fascinant) au monde paysan, avec talent. 
- Quitter ce mari riche, en vue, gentil, stable, fiable, mais ennuyeux, au risque de perdre son fils, se faire bannir de la société, ne plus être reçue nulle part, pour vivre vraiment et toucher du doigt le "bonheur"... Auprès d'un amant fougueux, passionné, mais plus fragile? 
- Rester, supporter un mari, décevant, frivole, pas à la hauteur... Pour le bien de ses enfants, par respect des convenances, par résignation? 
- Croire à l'absolu, se croire meilleur que les autres... et se confronter aux "bassesses" du quotidien, avec les disputes, les problèmes matériels, inhérents à tout couple? Les accepter ou se révolter? 
Mais Anna Karenine ne se borne pas aux questions du couple... il est une réflexion profonde sur les sujets de société de l'époque.
- Tout donner à sa carrière, aux dîners, au réseau, mépriser la vie privée, au risque de ne rien construire de tangible, de n'avoir, parmi cette foule de "connaissances", aucun ami véritable?  
- Privilégier une vie plus simple, plus proche de la nature, de valeurs plus droites, sans dépenses inconsidérées ... Au risque de se retrouver un peu seul, un peu dans la fusion du couple, un peu éloigné du lieu de vie (et de décision) des élites?  
- être aristocrate et, pourtant, comprendre absolument la révolte paysanne et vouloir une société russe plus juste (comme on le sent chez l'auteur lui-même)... Oú au contraire défendre bec et ongles ses privilèges, condition sine qua non pour que la société fonctionne (chacun à sa place, chacun son rôle...)? 
 (d'ailleurs, en sortant du visionnage de la série Downton Abbey, dont la fin aborde notamment la révolution russe et l'expulsion des aristocrates par le peuple russe, je commençais à être bien sensibilisée à ces questions!)

Tolstoï était un homme appartenant au grand monde, mais très au fait des questions du monde paysan. Père de famille nombreuse, époux... On sent toute l'influence sa sa vie sur son œuvre. Les longs questionnements sur la foi, l'existence de Dieu, m'ont beaucoup interpellée... on aurait dit que ces pages étaient écrites pour moi, à ce moment-là. Le talent de Tosltoï est, à mon avis, de savoir parler à n'importe lequel de ses lecteurs, et ce, quelle que soit l'époque.
Je suis fascinée par ce livre, car nul part il n'y a de jugement. Chaque choix de vie envisagé est compréhensible... On sent de la tendresse pour ses personnages, du mondain un peu insupportable et hypocrite, à la plus dévouée et humble des épouses...chacun ses raisons, chacun ses qualités, chacun ses failles. Même si, quand on a lu la préface et qu'on connait le style de vie de Tolstoï, on comprend que ses valeurs penchent plus vers un certain personnage qu'un autre.  
Même si l'auteur était plutôt conservateur dans sa façon de vivre, on ne peut pas ne pas voir chez lui de la tendresse pour Anna Karenine, femme adultère et de ce fait potentiellement banie de la Haute-Société, qui prend tous les risques par amour, jusqu'à celui d'être privée de son fils... Son livre, en abordant les thèmes du divorce, est véritablement précurseur, peut-être même féministe.
J'aime aussi l'importance donnée aux "petits" sujets de roman: la vie quotidienne, la grossesse, la maternité, les broutilles de couples... Tout ce qui fait le quotidien, ce qui est finalement fondamental! Jamais Tolstoi ne les maltraite, et on sent entre les lignes, par la justesse de son observation, l'expérience de l'époux et du père, et l'admiration qu'il a pour ces simples tâches du quotidien, ces humbles acteurs des jours qui passent, qui font les grands destins. 
Mention Spéciale à la psychologie féminine de Tolstoï (on comprend à quel point sa femme et les femmes de sa famille l'ont aidé et inspiré pour écrire ce chef-d'oeuvre, et le talent d'observateur qu'il possède), ses descriptions des affres de la maternité, des ambivalences des mères, des tiraillements féminins universels, ainsi que le récit, sur plusieurs pages, d'un accouchement, du point de vue d'un homme, sont saisissantes de vérité. 
Vous l'aurez compris, on est loin du roman branchouille germanopratin, creux et en quête de sens, nombriliste et vain. 
Tolstoï est un immense Ecrivain... c'est un truisme de le dire, et pourtant, je me demande régulièrement pourquoi je perds parfois mon temps à lire des nouveautés inutiles et démodables, alors que les classiques offrent absolument toutes les réponses à toutes les questions de l'existence. 

En couple? Célibataire? En instance de divorce? En train de vivre un vrai coup-de-foudre? En train de vous demander "je reste, ou pas?", Dans une situation compliquée? Jeune, vieux, rien de tout ça... Juste humain?  
Je ne peux que vous recommander de vous plonger dans "Anna Karenine , et de vous passionner pour le destin de ses multiples personnages... On ne peut pas mourir avant de l'avoir lu (oui c'est mon côté excessif)
Et mon côté passionné (il est développé aussi) irait même jusqu'à recommander ce livre à tous les fiancés, en guise de préparation au mariage, ou même à tous les jeunes ayant fêté leurs 18 ans... en sachant pertinemment que l'immense majorité d'entre eux ne le liront pas, ou ne saisiront pas la moitié des sujets qui y sont abordés... car il faut avoir vécu et s'être posé certaines questions pour déceler, dans ce livre, des réponses.
 (Prochain défi: l'hiver prochain on échange nos bouquins, et je me plonge dans les enjeux politiques et historiques de la Guerre et la Paix?) 



 




Vous noterez qu"Anna Karenine" figure dans le trio de tête de mes livres préférés de tous les temps... à côté de "Madame Bovary" (Gustave Flaubert), donc, et de "Belle du Seigneur"(Albert Cohen) dont j'avais écrit ma critique ici il y a quelques années (enceinte de mon fils et donc absolument persuadée qu'il finirait par se prénommer Solal, comme le héros flamboyant du roman... sauf que Jean-Chou avait refusé, et avec du recul finalement, je me dis que c'est mieux ainsi -Solal étant certes majestueux, mais par beaucoup d'aspects, aussi, un grand enfoi... ;-)

Fait notable dans cette trinité littéraire, les trois héroïnes sont des personnages auxquels j'ai, paradoxalement, eu du mal à m'attacher, tant elles peuvent être agaçantes dans leur soif d'absolu, leur romantisme exacerbé presque immature, leur capacité à tomber dans tous les pièges, et même dans le vide, sous nos yeux impuissants, et à se complaire, d'une certaine manière, dans leur douleur et leurs erreurs... Mais de l'autre côté, dans tout cet inconfort, de leur destin transparait une pulsion de vie tellement forte, tellement entière, tellement pure, qu'on ne peut que s'incliner devant leur âme passionnée et si audacieuse pour leur époque.
Vous noterez aussi que, dans ces trois livres, chacune des héroïnes finit sa vie d'une façon assez identique (et relativement épouvantable, sans spoiler outre-mesure).

J'ai lu il y a quelques mois "La Petite Femelle" de Philippe Jaenada (ma critique ici), un livre tout à fait moderne pour le coup... et j'ai décidé très arbitrairement de placer l'héroïne, Pauline Dubuisson, au rang d'une Anna Karenine en puissance. Si vous avez lu l'un et l'autre, vous serez peut-être d'accord avec moi...


Alors, et vous? et les romans russes? 







2 commentaires:

  1. J'ai ces 3 romans dans ma bibliothèque, je les ai lus ado, trop jeune certainement. Tu me donnes bien envie de les relire à l'âge adulte !
    Concernant les classiques, je ne lis que trrrrès rarement de littérature actuelle, déjà parce que ma liste de chefs-d'oeuvres du passé à lire absolument ne cesse d'augmenter, et aussi parce que je reste très méfiante quant aux productions contemporaines (mon petit côté réac anti-moderne hihi).
    Pour revenir aux romans russes, ils font partie de mon top du top depuis le collège, pour la passion, l'exaltation et la profondeur qu'ils distillent,également l'humour absurde chez certains auteurs, la critique sociale (Gogol). Et leur atmosphère... Après le bac j'ai même commencé à apprendre le russe notamment pour pouvoir lire Dostoïevski dans le texte haha mais j'ai dû abandonner cette ambition !��
    Merci pour cet article, c'est déjà grâce à toi que j'ai relu tous mes Kundera cet été ! ��

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  2. Bonsoir je découvre votre blog depuis quelques jours et je l'aime beaucoup, j'ai souvent voulu commenter vos articles sans franchir le pas, mais là je ne peux pas résister à l'envie de vous suggérer un livre que vous allez adorer j'en suis sûre : "le testament français" d' Andrei Makine.
    Félicitations pour cette quatrième grossesse !
    Bien à vous
    Myriam

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