lundi 20 novembre 2017

Les hommes, les porcs et moi.



Je n'avais pas encore réagi à ce phénomène de libération de la parole des femmes. Voilà pourquoi.

Comme la plupart des femmes, tout s’est tellement bien passé pour moi, dans le meilleur des mondes, jusqu’à présent.

Je n’ai jamais été confrontée à des frotteurs dans le métro, ne me suis jamais fait plaquer au mur, dans un petit chemin désert à la tombée de la nuit, par trois racailles avec leur bombe lacrymo (pour leur donner un peu de courage?) dirigée sur mon visage (et je n'ai pas bénéficié d'un coup de pouce du destin pour me sortir de ce mauvais pas, matérialisé par l'arrivée d'un passant providentiel, juste à ce moment-là).
 Je ne me suis évidemment jamais pris de mains aux fesses, ou sur les seins, de la part de parfaits inconnus (ni de gens un peu plus proches).




Je n'ai jamais eu à entendre "mais vous étiez habillée comment?" de la part de policiers auprès desquels je m'étais décidée à aller porter plainte (pour info, en jean, baskets et gros pull, mais c'est une fiction, bien sûr).

Je n’ai pas croisé, à douze ou treize ans, le regard lourd, insistant et inquiétant, de vieux hommes sur moi. Ce regard qui balaye le corps de bas en haut. Et puis de haut en bas. Ou bien ces têtes, des hommes aux terrasses des cafés, qui attendent qu'on leur ait tourné le dos, pour se retourner automatiquement dans la direction de nos fesses, sur notre passage. 
Non, dès la sortie de l'enfance, comme la plupart des jeunes adolescentes, je n'ai pas eu à "m'habituer" à ce regard. Ni à apprendre, avec l'expérience, à distinguer l'acceptable, voire l'agréable (la séduction, les compliments, les regards un peu appuyés mais sympas, ceux qui nous valorisent et nous mettent de bonne humeur pour la journée), du reste.

Je ne me suis pas fait draguer, à treize ans, par un type de plus de quarante ans. Non... 
Un vague "photographe" ne m'a pas suivie dans la rue, quand j'avais la vingtaine, pour me donner sa carte de visite et me proposer un RDV chez lui.

Dans une moindre mesure, je n’ai jamais rencontré d’hommes ayant eu besoin, sans forcément passer à l'acte, de jouer sur les enjeux qui nous reliaient pour user de leur semblant de petit pouvoir de petit chef, souffler le chaud et le froid, me faire des remarques déplacées, récurrentes, me mettre dans l'embarras (histoire de se rassurer sur leur capacité de domination, et de rentrer chez eux le soir, bien contents, gonflés de leur situation de petit mâle alpha, sensation leur permettant peut-être de mieux supporter leur petit quotidien de merde). 

Je n'ai jamais eu à être confrontée, dans le métro pourtant bondé, au regard fuyant des témoins d'une scène d'exhibitionnisme dirigée à mon endroit, me mettant dans un état de panique assez évident. Je n'ai jamais eu à constater la lâcheté du groupe, oh que non! s'ils avaient vu, ils m'aurait aidée, bien sûr! Ils avaient juste fermé les yeux tous au même moment. Ce sont des choses qui arrivent.

Bien évidemment, je ne suis jamais rentrée chez moi en pleurs. Ou tétanisée. Ou en tremblant. Avec le coeur qui bat tellement fort dans les oreilles, qu'on n'entend plus rien autour. Je n'ai jamais eu l'occasion de toucher du doigt ce fameux état de sidération, qui empêche de réagir dans l'instant, d'exprimer le moindre son, et nous fait comme "sortir de notre propre corps", devenir spectateur de ce qui nous arrive.

Je n'ai jamais entendu de sifflets sur mon passage. Pas ces petits mots de drague, parfois maladroite mais touchante, non, ces vulgaires sifflets qu'on réserve aux chiens.

Je n'ai jamais ressassé des jours durant, je n'ai jamais été traumatisée, par des faits pourtant bien moins graves que ce qui arrive à d'autres.
Je n'ai jamais eu a garder certaines humiliations pour moi, de peur d'inquiéter mes proches pour rien. Non, puisqu'il ne m'est jamais rien arrivé!

Je n'ai jamais eu à réfléchir à des stratégies d'évitement, à réfléchir à mon habillement, à réfléchir à l'horaire ou au quartier. Me dire "j'aurais pu", "j'aurais du", "et si..."
A penser à développer ma répartie pour la prochaine fois, m'entrainer à me défendre un peu, m'endurcir. Me rendre en partie responsable.

Je n’ai encore jamais rencontré de connards. Jamais croisé un porc. Jamais. 
Je suis une fille normale. Ni trop belle, ni trop moche. S'il m'était arrivé un de ces trucs, c'est qu'au fond, je l'aurais quand-même cherché, non?

Évidemment, j’ai des filles. Je les éduquerai dans cette même vision: ayez confiance, et puis ne faites pas vos mijaurées... ayez de l'humour, on peut plus rien dire! oh et puis avec la jupe que vous portiez, faut pas s'étonner. Et tout ira bien. 
Et j’ai des fils aussi. Je leur dirai qu’évidemment, en tant que garçons, ils auront des droits que les filles n’ont pas. C’est tellement naturel! les hommes et leurs instincts...
Non, vraiment. Tout est parfait. Je ne vois pas ce qu'il nous reste à changer.


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Note de l'auteur (parce qu'il faut souvent se justifier...):

 j'ai aussi eu la chance, depuis les débuts de mon apprentissage de la vie de femme, de rencontrer plein d'hommes géniaux. Inspirants, bienveillants, intelligents et aimants. Infiniment respectueux. Des garçons, des ados, des jeunes hommes, des hommes, auprès de qui je me suis sentie bien, qui ont contribué à mon épanouissement et auprès de qui j'ai grandi. Et je me sens encore si bien aujourd'hui. 
et je place Jean-Chou très haut dans la liste. 
Alors loin de moi l'idée de tous les mettre dans le même panier.... je préfère le préciser.
d'ailleurs, on pourrait penser au hashtag #balancetonmecbien, aussi, histoire de leur donner encore envie de continuer.

4 commentaires:

  1. Que dire de plus si ce n'est Merci Marine... tes mots sont parfaits, justes, émouvants et résonnent en moi comme si je les avais écrit, du moins comme j'aurais aimé les écrire. ❤️

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  2. Moi ce qui m'enerve c'est le "oh ca va, on peut plus rien dire ...", comme si on était des demeurées, incapable de faire la différence entre de la drague et ces vulgaires sifflets, ou encore les phrases du genre "maintenant on peut même plus prendre l’ascenseur seul avec une femme sans avoir peur qu'elle nous accuse" ... scoop, nous on flippe à chaque fois par peur de se faire agresser ... Bref, y a encore du chemin !

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